Taiwan

Chapitre 10 : Impact émotionnel

Pupille rétractée, expressions déformées, respiration haletante, Joyce regarde au loin avec effroi. Lin, quant à elle, visage fermé, sanglote dans nos bras. Nous formons un bloc, supporté avec peines par nos jambes vacillantes et branlantes. Au milieu de la rue, nous ressentons les vibrations de la terre qui gronde avec panique. Je jette un œil à la devanture de l’hostel et constate que des parties de celles-ci se disloquent et tombent avec fracas sur le sol. Le bruit des vitres qui tremblent résonnent dans mes oreilles et s’engagent dans une course folle face aux pulsations accélérées de mon cœur. Le sol continue de trembler, les alarmes des voitures stationnées se déclenchent, les cris étouffés des gens semblent provenir de tout près, pourtant nous ne voyons personne dehors. Les volets métalliques tombent et viennent piéger l’entrée de certaines façades. Il est 23h51, la secousse s’arrête enfin. Je me revois, 60 secondes plus tôt, au rez-de-chaussée de l’hostel discuter avec Joyce et Lin.

 

Une violente secousse venant des entrailles de la terre nous a sorti de notre innocence. J’aurais voulu être plus héroïque, mais j’ai foncé le premier vers la porte d’entrée, suivi de mes deux camarades et d’une quatrième personne dont j’ignorais le nom. Impossible de courir droit, nous zigzaguions. Après avoir agrippé la poignée de la porte, elle résiste. Lin a le réflexe d’appuyer sur le bouton poussoir afin de nous libérer de notre prison d’angoisse. Nous sommes violemment projetés contre la porte alors que derrière moi, le bruit strident de la vaisselle qui s’écrase sur le sol me met dans un état de stress intense. De nouveau, nos corps sont catapultés contre une étagère où trônaient les « slippers » que j’avais l’habitude de nettoyer. Une partie de la façade s’effondre juste devant nous. Nous parvenons tout de même à nous enfuir.

 

Je constate, en me retournant, que les différents objets trônant sur les étagères ont déjà été délogés et sont éparpillés sur le sol. La grande fenêtre devant l’hostel me permet d’évaluer les dégâts. Des gens sont encore à l’étage, j’en suis persuadé, mais que faire ? Je me retourne et regarde autour de moi en serrant les deux filles dans mes bras. Nous ne savons pas comment réagir, ni où aller.

La devanture s’effondre

 

Un séisme de magnitude 6,4 sur l’échelle de Richter s’est abattu sur Hualien, cette ville côtière, prisée des touristes, la transformant en destination de l’enfer. La secousse terminée, j’aperçois Mady descendre les escaliers avec d’autres pensionnaires. Ils sont tous choqués, mais semblent ne pas avoir été blessés. Mon téléphone vibre dans ma poche, je sursaute. J’attrape mon portable et constate que j’ai reçu un message d’un pote qui habite sur Taipei. “Mec, tu as senti ça ?” Même lui, à plus de 100 kilomètres de moi, l’avait vécu également. La capitale taïwanaise est un bassin qui absorbe les secousses et, elle a aussi tremblé pendant 23 secondes avec une intensité de niveau 2.

 

La veille, de nombreuses secousses, parfois presque imperceptibles

 

Ce qui vient de se produire, j’aurais dû m’en douter. Les jours précédents, nous avions eu des mini-secousses répétées. Cependant, je n’aurais jamais pensé que celles ci se révéleraient si dramatiques. Naïveté sans doute ou un manque total de discernement d’une situation étrangère. Dehors, ce n’est pas le chaos, mais l’incrédulité qui règne. Tous sont abasourdis par ce qu’il vient de se produire. Mon téléphone commence à sonner, des notifications en vrac me parviennent de mes amis Taïwanais et expats. Je reçois même un message de mes anciens collègues qui s’inquiètent. Je les rassure, malgré que je sois incapable de tenir mon téléphone sans trembler. Mon corps tout entier est encore soumis aux vibrations et s’agite sans que je ne puisse le contrôler. Néanmoins, je me rends sur plusieurs sites d’infos pour constater l’ampleur des dégâts.  Le complexe hôtelier que j’avais aperçu lors de mon arrivée, le “Yun Men Tsui Ti”, s’est effondré en partie. Plusieurs personnes sont coincées sous les débris. C’est probablement l’image iconique de ce tremblement de terre. On évoque déjà deux morts et une centaine de blessés. Alors que je reste impuissant face à ce qu’il vient de se produire, j’aperçois Mady et d’autres personnes s’armer de balais et ramassettes pour déblayer le lobby de l’hostel. J’ignore où elle trouve ce courage et comment elle arrive à déjà entrevoir l’avenir. Soudain, la terre se remet à trembler. Une secousse de magnitude 5,7 vient de percuter Hualien une nouvelle fois. Mady et les autres sortent en vitesse de l’établissement et se regroupent autour de nous dans la rue. Des habitants apeurés se joignent également alors qu’un vacarme assourdissant fait de nouveau trembler murs et fenêtres.  “Arrête-toi putain, arrête-toi“, criais-je en mon for intérieur.

 

Le frigo s’est avancé d’une vingtaine de centimètres

 

Une fois la réplique passée, Mady, Joyce, Lin et moi, nous décidons de nous rendre au 7 Eleven, ce fameux magasin ouvert 24/24. Mady souhaitait acheter à boire et à manger pour tous les pensionnaires de l’hostel. A mon grand étonnement, ce dernier n’est pas fermé. Les employés présents étaient occupés à ramasser les produits qui étaient tombés au sol et à fixer les étagères afin qu’elles restent bien en place. Alors que nous étions en train de payer, une réplique de 5,1 faisait de nouveau gronder la terre. Les battements de mon cœur étaient vifs et résonnaient fortement dans ma poitrine. Chaque réplique me préparait psychologiquement au pire. Nous avons alors sorti les chaises dans la rue, afin de nous remettre de nos émotions. Nous suivions, au cours de cette nuit glaciale, les nouvelles avec attention et réalisions, encore hagards, l’ampleur de la catastrophe.

Figé sur mon téléphone, je tentais de rassurer mes proches

 

Vers trois heures du matin, je reçus un message venant d’un collègue travaillant pour mon ancien groupe de presse.

Merci, je vais bien…

 

Hors de question

 

Mon sang n’a fait qu’un tour. Plusieurs émotions se sont bousculées dans ma tête. Entre le “vas te faire enculer” et “j’ai besoin de vider mon sac”. En effet, après un tel événement, être entouré de personnes ne parlant pas totalement anglais  et être incapable d’exprimer ce que l’on ressent, c’est très compliqué à gérer. Je décide donc de répondre aux questions, un peu par dépit et aussi pour m’en servir comme une thérapie, assez cheap et sans aucune empathie de la part de mon interlocuteur.

Les étagères étaient remplies d’objets en verre

 

Nous continuons ensuite de déblayer l’intérieur et de récupérer nos sacs stockés à l’étage. Que faire et où aller ? Un centre est disponible pour accueillir les gens, mais je ne me vois pas quitter mes partenaires et les abandonner comme ça. Nous descendons ensuite des matelas que nous déposons sur le sol afin de dormir au rez-de-chaussée et de pouvoir, par conséquent, sortir le plus vite possible de l’hostel en cas de répliques. Cette nuit de février est, sans aucun doute possible, la pire nuit de toute ma vie. Une centaine de répliques ont été enregistrées par les sismologues entre le moment du tremblement de terre et la journée qui a suivi. Ma nuit a été rythmée par celles-ci, nous forçant à courir dans la rue dès que nous sentions une secousse. Entièrement habillés, chaussures vissées aux pieds, prêt à décamper dans la seconde. Trop stressé pour fermer l’œil de la nuit, je constate que la solidarité s’organise très vite via les réseaux sociaux et qu’une véritable entraide se met en place au sein de la population. Un article m’a également interpellé, expliquant que Taïwan était entré dans un cycle de 100 ans de tremblement de terre. La probabilité qu’un séisme puissant (jusqu’à 8 sur l’échelle de Richter) frappe Taïwan semble inéluctable dans un futur proche. 

Camp de fortune dans l’hostel

 

Au lendemain de la catastrophe, mon courage faiblit après cette horrible nuit. Il ne me restait plus de jours de boulot au sein de l’hostel, seulement deux jours de congé. Cependant, j’ai décidé, comme tous les autres pensionnaires et helpers, de quitter Mady, Hualien et la tristesse que ce lieu m’inspirait. Joyce, Lin et moi nous sommes dirigés à la gare. J’avais honte de partir et d’abandonner Mady comme cela. “Je comprends, ne t’en fais pas. Moi je reste car je ne peux pas abandonner mon hostel, ma ville et les gens qui sont ici.” Mes deux amies partaient au nord, à Taipei, et je me dirigeais à Taitung, au sud. Nous nous sommes enlacés en nous souhaitant des jours meilleurs. Cette catastrophe nous avait encore plus rapprochés. Je suis monté dans mon train ce 7 février vers 14h. Une fois arrivé à mon hôtel,  je me suis allongé sur le lit. J’ai fermé les yeux et j’ai senti la terre trembler de nouveau. Je me suis levé en sursaut avant de réaliser que cette impression n’était qu’un choc post-traumatique. Les “secousses fantômes” dues à une perturbation de l’équilibre du cerveau surviennent après un un séisme. Il suffit d’un choc minime, s’asseoir sur un lit, entendre les vibrations des fenêtres dans un bus, quelqu’un qui marche fort sur le sol, pour donner l’impression à son subconscient que la terre tremble de nouveau. Je me suis assis une nouvelle fois en fermant les yeux, alors que je me sentais prisonnier d’une spirale de chocs imaginaires et j’ai pleuré.

Le séisme du 6 février 2018 de Hualien a tué 17 personnes et en a blessé 291.

Vidéo de South China Morning Post

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