Taiwan

Chapitre 11 : Tout vient à point qui sait attendre

Les bières s’entrechoquent une nouvelle fois alors que les cartes s’abattent avec maladresse sur la table en bois vermoulu, le tout dans un éclat de rire général. Je suis arrivé dans un hostel à Dulan, une petite ville située à 153 kilomètres de Hualien. J’avais besoin de me changer les idées, voir du monde et de laisser mon traumatisme au vestiaire. Cela n’a pas été le plus facile à faire et c’est surtout grâce à cette communauté que j’ai rencontré que je me suis senti revivre et libéré de mes secousses fantômes. Il aura encore fallu une semaine supplémentaire avant que cette désagréable impression ne m’abandonne.

Une peinture réalisée par Ben, le patron de l’hostel

 

J’avais trouvé un taff, en échange du logement. Le tout, dans une ambiance baba cool, avec une brochette de personnalités différentes. Du jongleur/surfeur tatoué à la végétarienne exécutant de multiples poses de yoga, à l’Américaine catholique ou encore au Taïwanais avide de conseils d’Européens. Des profils avec lesquels je n’avais pas l’habitude d’interagir et avec qui, étonnamment, je me suis très bien entendu. La grande force de cette communauté, c’était leur volonté de parler, rencontrer des gens, d’être curieux vis à vis du monde, sans chercher à imposer leur mode de pensée ou des idées qui ne faisaient écho que dans leur propre tête. C’est dans cet environnement que je procédais aux check-in, j’apportais les boissons, je nettoyais la terrasse, je pliais le linge et je redonnais les cautions à nos locataires éphémères.

De la musique indie et des oldies, des instruments, un bar, un jeu de fléchettes, un kicker, tranquille la vie !

 

Une ambiance joviale qui nous aura valu de nombreux fous rires, notamment lorsque nous avons vu débarquer, à l’occasion du nouvel an chinois, toute une famille (grand-mère et petits enfants compris). La stupeur dans mes yeux lorsqu’ils ont déposé leurs valises devant mes pieds en m’indiquant de l’index l’étage où se situait leur dortoir. J’ai souri et j’ai transporté leurs bagages en les amenant à l’étage avec une autre “helpeuse”. J’ai presque esclaffé en voyant leurs mines déconfites alors que le dortoir était constitué de lits superposés. J’ai finalement explosé de rire quand Ben, le gérant de l’établissement, m’a expliqué que les locaux, plus âgés, ne faisaient pas de différence entre hostels et hôtels.

-Ce sont des gens qui espèrent payer le prix le plus faible pendant les festivités du nouvel an lunaire, mais qui veulent le même service qu’à l’hôtel. Je hais ce genre de personne, m’avait-il lâché en serrant les dents

Encore plus drôle, le lendemain, l’un des membres de la famille avait demandé à ce qu’on leur monte le petit déjeuner au lit… Premièrement, il s’agit de tartines à griller avec du beurre de cacahuète ou du chocolat, un grand classique de nombreux hostels. Deuxièmement, cette demande est simplement fantaisiste dans un tel endroit.

Beaucoup de gens nous ont rendu visite en coup de vent, des voyageurs de passage, des âmes esseulées et des backpackers en quête de soirées arrosées. Tous étaient en quête d’un moment de partage, d’une conversation, d’un rapprochement qui leur était offert presque sur un piédestal. C’est toujours la musique qui rythmait nos journées, entrecoupées de discussions sur nos voyages respectifs, nos rêves, nos familles. Je n’oublierai jamais ma rencontre avec Chris. Américain fier, mais modeste dans ses propos, ouvert d’esprit, la quarantaine, biker, plutôt solitaire, mais qui savait captiver son audience.

-Excuse-moi, marmonne mon interlocuteur paniqué un soir où la bière avait coulé à flot.

Je regarde Chris alors que les larmes lui montent aux yeux. Tremblant, il agrippe sa bière et tente, tant bien que mal, de masquer cette montée soudaine d’émotions.

-Tu vas bien ?
-Excuse-moi, j’ai vécu des moments pas très joyeux ces derniers temps. Je pense que c’est l’alcool qui m’y fait penser de nouveau, sourit-il nerveusement, depuis le tremblement de terre, je ne suis pas serein.
-Tu y étais aussi ? répondis-je, je passe mes soirées à consulter le rapport des tremblements de terre sur internet, je sais que je ne devrais pas, mais je n’arrive pas à m’en empêcher
-C’est la même chose pour moi. Dès que j’ai l’impression que la terre tremble, je dégaine mon téléphone pour vérifier si j’ai rêvé ou pas. La plupart du temps, je rêve…

Cette conversation a encore duré au moins une heure, mais fut véritablement exutoire pour Chris et moi. C’est véritablement à partir de ce moment que j’ai commencé à aller mieux et que je suis devenu moins soucieux. Malgré l’aide de la communauté, c’est surtout cette discussion avec Chris qui m’a été salutaire. Je n’ai jamais pensé à quitter Taïwan suite à cette catastrophe, mais l’oublier en quelques jours était quasiment impossible. Tous les journaux télévisés faisaient l’ouverture avec le séisme de Hualien, les interventions de secours, qui ont continué les semaines suivantes alors que je tentais d’oublier vainement ce qui m’était arrivé à coup de bières et de whisky bon marché. Cette “saga” de février avait peu à peu investi mon quotidien : vérification des secousses, suivi du sauvetage, réaction des officiels et de l’étranger. Le 28 février, les médias ont annoncé l’arrestation du promoteur qui avait supervisé la construction du “Yun Men Tsui Ti”. On lui reproche des “négligences qui ont entraîné la mort”. Le communiqué envoyé aux agences de presse relate que l’homme en question a embauché des ouvriers et supervisé les travaux lui-même, ce qui a entraîné une baisse substantielle de la force structurelle et de la capacité de résistance sismique du bâtiment. » En effet, le bâtiment n’a tenu que huit secondes avant de s’effondrer face à la secousse de 6,4. A l’heure actuelle, trois personnes sont toujours placées en détention et attendent leur jugement.

Il m’arrivait d’avoir des jours “off” à l’hostel, l’occasion d’explorer les environs, splendides cela dit en passant. Un mélange savamment dosé de montagnes, plages et de gentillesse locale. Je pensais tout d’abord que Dulan serait cette petite ville paumée en plein milieu de la nature, mais il n’en est rien. C’est un endroit très international cumulant population locale, expats baba cools et événements culturels. « The place to be » est sans aucun doute la Sugar Factory qui propose des concerts intimistes chantés en dialecte aborigène ainsi que des véritables groupes de rock qui ont rendu fou toute l’assemblée.

 

Entre des concerts, des séances de sport, j’ai également tenté le stop pour me rendre à des endroits divers de la côte est Taïwanaise. Des paysages magnifiques et un temps à faire pâlir mes amis Belges de jalousie.

Un paysage de rêve : bienvenue à Dulan

 

C’est véritablement à Dulan que la gentillesse des locaux m’est revenue en plein dans la face, comme un uppercut lancé à toute vitesse. Non seulement, beaucoup de gens s’arrêtaient, mais même s’ils ne parlaient pas anglais, ils s’arrangeaient toujours pour nous gâter. Certains nous achetaient des saucisses grillées dans une sauce aux haricots noirs, un snack très populaire à Taïwan, des pommes (une trentaine m’ont été remises dans un sac !), du bubble tea (très populaire également, un thé rempli de bulles de tapioca). Les locaux, friands de nourriture et de contact avec les étrangers, voulaient partager ce qu’ils considéraient comme le “must” de Taïwan. Chaque rencontre était souvent clôturée par une selfie ou une photo. Des moments magiques où l’on ne peut que s’incliner face à cette amabilité non-calculée. Combien de personnes en Belgique s’arrêtaient pour vous prendre en stop, vous offrant nourriture et boissons ? C’est également à Dulan que j’ai réalisé que campagne ne rimait pas forcément avec pauvreté. J’ai longtemps considéré qu’en dehors des villes taïwanaises, la population devait être plus pauvre ou avait des revenus plus modestes. Ce n’était pas forcément le cas à Dulan, où certaines maisons étaient gigantesques (toute proportion gardée tout de même), avec de beaux jardins ou encore quelques hôtels en bois très luxueux. Ces deux semaines passées là-bas m’auront apporté tout ce dont j’avais besoin pour continuer mon voyage: du réconfort, des échanges humains, des expériences sans tabou avec les locaux et la véritable impression que Taïwan avait réussi à se forger une place dans mon cœur de pierre.

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