Monténégro

Chapitre 2 : La Vierge ou le catin

Dire qu’un paysage comme celui que j’ai devant moi m’était jusque là étranger est un véritable euphémisme. L’aéroport dans mon dos, je trace ma route vers Podgorica, la capitale monténégrine. À la platitude environnante s’opposent, à l’horizon, les monts et montagnes aux sommets toujours enneigés. Tombe la nuit dans le creux de mon souffle, je n’y vois plus rien à deux pas. Ma lampe mal fixée et brinquebalante d’un côté et de l’autre du vélo ne me donne qu’un vague soupçon de la route qui s’égrène sous mes roues.

Dans ma poche, le téléphone vibre. Ivona, mon hôte, s’impatiente, ou plutôt, s’inquiète de ne pas me voir arriver. Elle me dit qu’elle m’attend pour discuter. Sa table est prête, ce qu’elle a préparé pour moi l’est tout autant… Elle me parle comme à un ami alors que nous ne nous sommes jamais vus. Le mois précédent mon arrivé, elle a même refusé que nous ayons une discussion via les réseaux sociaux en vue d’apprendre à se connaître un peu plus.

Je ne veux pas apprendre à te connaître au travers d’une machine. Je veux être face à toi lorsque nous aurons notre première vraie discussion!

Ovni, puriste de la relation humaine ou simple fille aux principes aiguisés, j’avoue m’être longtemps tâté… Dans le doute, j’ai glissé une boîte de pralines dans mon sac pour la remercier de son accueil… ou, le cas échéant, pour calmer ses ardeurs!

En arrivant sur place, c’est un quartier nouvellement érigé aux tours d’habitations surplombantes sur lequel je tombe. Quartier entouré par un centre commercial, des boutiques, cafés et restaurants aux devantures discrètes mais aguicheuses. Ivona est là, m’attendant au croisement de deux artères. Elle ne sourit pas. Me rejoignant de mon côté de la rue, sa démarche est empruntée, ses yeux sont en contact permanent avec le sol, son visage est crispé. Un contraste saisissant avec la beauté qu’elle affiche…

Bonjour, tu dois être Ivona! Enchanté!”. Je tente une blague balourde pour briser la glace. “Sans communication via les réseaux sociaux, je m’attendais à devoir côtoyer une vieille dame avec ses chats… en te voyant je suis rassuré”.

Dévisagement, sourire pincé, crispation gutturale et sonore… une blague balourde… c’est ça… Alors que je croyais le vortex polaire définitivement descendu sur la capitale monténégrine, Ivona m’entraîne vers son appartement. Un 3 pièces au troisième étage d’une belle tour habitable. J’installe mon vélo dans son salon et découvre enthousiasmé le sofa sur lequel je dormirai durant deux jours.

J’espère que tu as faim parce que je t’ai préparé une bonne salade, de la viande et des œufs sur le plat”.

Un peu de chocolat pour laisser libre cours à ses envies

 

J’ai à peine le temps de déposer mes affaires que la jeune fille est déjà au fourneau. Je m’assieds donc à une table déjà dressée pour une seule personne et attends mon repas de roi servi à point nommé. C’est dans son petit univers qu’Ivona s’ouvre enfin. Elle a 21 ans et est étudiante architecte. Issue de Bar, une ville côtière à l’extrême Sud de Podgorica, elle n’est venue dans la capitale que pour suivre ses études. Mais elle le dit elle-même, elle n’a aucun ami dans cette ville qui ne lui ressemble pas. Ce qu’elle cherche c’est l’évasion et le rêve de grands voyages. Choses que jusque-là, elle n’a su qu’emprunter aux vagabonds de passage sur son canapé. Neuf, peut-être dix en deux ans. Ils se sont succédés sans réelle interruption, une demande d’accueil de leur part se soldant invariablement par un “oui” conquis de la jeune fille. “J’ai rencontré des Américains, des Italiens, des Brésiliens, des Allemands sans jamais rencontrer le moindre problème”. Jamais sauf peut-être cette fois où cet Allemand a décidé de quitter précipitamment son appartement après un jour de logement.

Il était constamment sur son téléphone. Il me disait trop envahissante”, me dit-elle déposant mon repas sur la table et s’asseyant devant moi, son regard indiscret et maladroit accompagnant le moindre de mes gestes.

Quelques bouchées et bruits de couverts dans le silence assourdissant me poussent à plonger la main dans mon sac pour en sortir l’or chocolaté que je lui ai amené. Rougeoyante de désir sucré, elle pouffe instinctivement. Gênée de déballer devant moi son ballotin, elle s’exécute pourtant devant mon agacement coiffé d’une insistance bienveillante. Elle mange et pouffe de nouveau : “Il ne fallait pas, je vais devenir énorme”, me lâche-t-elle comme lâchent à haute voix les filles sveltes s’apprêtant à commettre un pseudo attentat à leur corps dont les formes se voudront toujours invariables. Au moins maintenant, ses yeux m’accorderont une pause…

Au cas où tu as besoin de quoique ce soit, n’hésite pas à m’appeler!

C’est au deuxième chocolat porté honteusement à ses lèvres, que la question de l’amour fait son entrée dans la discussion. Est-ce moi, est-ce elle qui a abordé le sujet? Je ne saurais dire tellement cela nous brûlait les lèvres à tous les deux. Sans grande surprise, je découvre qu’Ivona n’a jamais vécu que des amours platoniques ou aux extensions limitées.

Il y a bien eu un garçon”, m’explique-t-elle. “Un étranger qui m’a séduite en Erasmus en Italie”.

Á demi-mot, elle évoque une relation charnelle. Un baiser peut-être… Elle voudrait le rejoindre, vivre une grande histoire d’amour comme celles encore que l’on ne vit que dans ces vieux films en noir et blanc où l’on s’embrasse dans un mouvement obstiné et concentrique. Face à cette guimauve ouaté à l’eau de rose, j’ai du mal à étaler ma vie sentimentale… qui, il faut le dire, n’avait jusque là de rose que les corps nus et désenchantés de mes nombreuses relations précédentes…

23h30 : petit à petit, le sommeil me gagne. Mais je n’ose lui dire. Avide d’en savoir plus, elle ne comprend pas mes signes : bâillements, questions sur le confort du sofa, débarrassage de table impromptu… Tout y passe jusqu’au moment où les paroles s’engagent. Nous nous disons bonne nuit. Elle rentre dans sa chambre, mais laisse la porte grande ouverte. “Au cas où tu as besoin de quoique ce soit, n’hésite pas à m’appeler!”, me lance-t-elle depuis l’encadrure de la porte de sa chambre. Jamais jusque là je n’avais fait l’expérience d’une telle chasteté. Toujours, dans le passé, ce genre de paroles adjointes aux regards insistants qu’on pouvait me lancer se traduisaient par une tension sexuelle inavouée qui ne demandait qu’à être relâchée. Ici pourtant, j’étais persuadé de sa totale sincérité. Pas de double jeu, pas d’attirance. Ivona ne cherchait aucunement à m’attirer dans son lit. Elle ne voulait que rêver au travers de quelqu’un d’autre. Prisonnière de sa condition d’étudiante, sentiment que moi-même j’ai pu ressentir à son âge. De mon sofa, je repassais notre conversation de la soirée. Je souris. Depuis le salon, j’entendais sa respiration. Cela, d’une certaine manière me berça. Quand soudain, des bruits sourds, des cris d’animaux dans une langue qui ne m’était pas familière percèrent le mur d’un appartement voisin. Métronomiques, insistants, perturbants… J’avais beau ne pas être une vierge effarouché, l’image me parut cocasse!

Demain, Podgorica!

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