Taiwan

Chapitre 5 : L’étranger

Ces yeux en amande me fixent depuis de longues minutes. A cette paire de mirettes s’ajoutent d’autres encore. Je me questionne intérieurement : “Que regardent-ils avec autant d’intérêt ?” Je jette un œil aux gaufres de Liège qui s’empilent sur le comptoir. “Non, impossible.” J’observe mon environnement. Lucie est affairée à découper une banane en rondelles qu’elle dépose ensuite tout autour d’une noisette de chantilly, préalablement étalée sur une gaufre. Pierre, quant à lui, est en train de s’attaquer à la deuxième cuisson des frites, pour leur donner leur côté croustillant. Certains clients se rapprochent du stand derrière lequel nous travaillons déjà depuis quelques jours. Intrigués, ils s’avancent lentement. L’un d’eux dégaine son appareil photo. L’homme d’une trentaine d’années, que je soupçonne intéressé par les gaufres, demande à Pauline, l’une de nos collègues taïwanaises une requête quelque peu spéciale.

-Il veut prendre une photo de Lucie et toi, me lance Pauline les yeux à moitié rivés sur son téléphone portable.

-Pardon ? Répondis-je.

-Bha oui, une photo de vous quoi. Vous êtes étrangers, ça les attire, c’est plutôt bon signe. Peut-être qu’il voudra acheter des gaufres aussi

Je suis complètement sonné par cette remarque. Ma collègue est-elle en train de me faire comprendre que ma couleur de peau est l’une des raisons de mon embauche ?

-Alors ? Vous la prenez cette photo ?, s’esclaffe-t-elle.

Gênés, mais bien décidés à faire plaisir à la clientèle, Lucie et moi nous nous mettons maladroitement au centre du stand et tentons un sourire forcé. J’essaie de copier les asiatiques en faisant un “V” de la victoire avec mes doigts. Un effet de style qui semble avoir conquis notre photographe du jour qui me remercie d’un pouce levé.  Mais ce dernier ne s’est pas arrêté là puisqu’il a demandé qu’on le prenne en photo avec Lucie. « Vous êtes tous les deux très beaux« , insiste-t-il encore une fois. Après le “photoshoot”, je remarquerai encore plus facilement les “techniques” de nombreux asiatiques pour prendre discrètement des photos lorsqu’ils n’osent pas le demander.

Technique numéro 1 : Ils demandent à leurs amis de se poster juste devant moi pendant que je prépare une gaufre ou un cornet de frites et bougent rapidement. Technique numéro 2 : On sort le selfie-stick et on tente d’obtenir le meilleur angle possible en me pointant du doigt. Technique numéro 3 : Elle est plutôt utilisée par une population plus âgée. Cette approche frontale consiste à prendre une photo avant que je ne repère l’objectif. Pris de panique lorsque je les fixe du regard, ils décident de s’en aller. Cependant, ils reviennent très souvent sur les côtés pour prendre des photos “discrètement”. Ils utilisent principalement de vieux appareils dont le zoom fait un bruit considérable. T’es grillé Xiao Li !

Notre fan  nous a même développé les photos pour nous les apporter

 

L’impression d’être un animal sauvage, une curiosité touristique, amusante au début, finit par lasser rapidement. Que vont dire ces personnes en montrant leurs photos à leurs amis ? “Regarde, ça c’est un beau bâtiment, ça c’est nous devant la Tour 101 et ça c’est un blanc ! Oui, il y en à Taiwan, je te jure !  Pourtant ce n’est pas leur milieu naturel ! Incroyable, hein ?!.” J’imagine que certains asiatiques doivent avoir des albums Panini de “foreigners” à montrer à leurs connaissances. Cependant, je dois bien reconnaître que sans ces interventions “lunaires”, le temps passerait encore moins vite.

Tu sais, Taïwan c’est tout petit. Il y a beaucoup de gens qui racontent de la merde, il ne faut pas les croire. Toi, je te fais confiance. J’ai envie de continuer avec toi.

Nos espérances concernant des heures de travail, avec à la clé un salaire prometteur (pour Taïwan, oserais-je le rappeler) s’estompent de plus en plus. Dominique ne comprend pas, l’événement ne marche pas très bien. Il faut dire qu’il n’est que très peu présent, il relègue souvent ses ordres à son “bras droit”, Théo, un autre Belge avec qui j’ai fait connaissance. Très sympathique et enjoué, il m’explique avoir travaillé sous la houlette de Dominique depuis plus d’un an. Mais voilà, en ce moment, il ne possède plus de visa nécessaire à son travail, ce qui le met dans une situation un peu délicate, mais qui n’empêche pas Dominique de le faire travailler. Il faut dire qu’il a beaucoup de responsabilités : à la fois au four et au moulin, c’est un touche-à-tout qui ne rechigne pas à travailler. Responsable de la création de plusieurs recettes, notamment celles des gaufres de Liège et de Bruxelles, il fait souvent des allers-retours entre la cuisine centrale et le festival pour aller préparer des pâtons de gaufre. C’est sous son œil aguerri qu’il m’explique les rudiments des différentes machines et, surtout, comment éviter de cramer ces merveilles sucrées que sont les gaufres de Liège. Pauline et lui sont d’ailleurs assez proches, ayant travaillé depuis de nombreux mois, presqu’un an au total, pour Dominique.

Lucie, Pierre et moi formons un autre trio : les nouveaux. Même si le contact entre Lucie et Pierre ne semble pas des plus cordiaux. Ce dernier, voulant bien faire, est une boule d’énergie qu’il est parfois très dur de canaliser : volume de voix très élevé, réactions absurdes et inquiétudes de certains clients face à tant d’enthousiasme. Un jour, alors que je prenais le métro en même temps que lui, je me permets de lui faire la remarque.

-Il faut vraiment que tu arrêtes d’être aussi stressé Pierre. Il faut que tu te canalises plus sinon tu risques de mettre les gens mal à l’aise

-Ha tu crois ?, me répond-il quelque peu étonné

J’acquiesce de la tête et lui prodigue quelques conseils afin de la jouer “plus cool” et surtout d’éviter de “saouler” son entourage. Pierre est un peu gêné, mais se rend compte que certaines de ses approches sont peu fructueuses avec les gens.

-Je tâcherai de m’appliquer… me lance-t-il avec un sourire trahissant son manque de confiance

Le festival de nourriture européenne a attiré beaucoup de curieux… mais peu d’acheteurs

 

Alors que je commençais à trouver une certaine routine, un premier événement vint bouleverser nos habitudes. Deux jours à peine après ma conversation avec mon collègue, Pierre est remercié par Dominique. Je reçois un message, le 31 octobre, sur mon Line (l’équivalent de WhatsApp utilisé par une grande majorité de Taïwanais). “Merci pour les conseils 🙂 J’essaierai de les appliquer la prochaine fois 😎.” Pierre me dit qu’il a envie de quitter Taipei afin de se mettre en quête d’un autre emploi. Je ne peux que lui souhaiter bonne chance et espérer le revoir par la suite.

Les jours s’enchaînent, accompagnés de leur lots de déception, en particulier en termes de volume de travail. L’événement est un semi-échec, aucune journée de rush, Dominique est absent quasiment tout le temps, c’est l’ennui intersidéral, heureusement comblé par des discussions avec mes collègues. Deux nouveaux sont arrivés pour nous aider, un garçon et une fille qui s’appelle Mei. Je m’entends plutôt bien avec le premier, avec qui je cause musique et un peu moins avec l’autre qui m’agace. Bref, nous travaillons moins d’heures et nous avons plus de journées de congé que prévu. Je me retrouve avec seulement 12 jours de boulot sur les 17 escomptés avec une moyenne d’heures très variable. Certains jours 9h de travail, d’autres à peine 3h30. Nous nous rendons compte que Dominique essaye d’économiser de l’argent en ne faisant venir que le minimum requis de staff. Cependant, il n’ose pas le dire concrètement et trouve des manières détournées. “Vous devez vous reposer, il faut penser à soi aussi”. Sauf que ces conseils de “grand-mère” sont surtout destinés à ne pas trop nous payer. Noyé par les préparatifs pour son nouveau restaurant à Taichung, Dominique communique principalement à coups de message Line à des horaires complètement inhabituels (entre 3h et 6h du matin). De plus, nous apprenons qu’il ne paye pas les heures supplémentaires comme il le faudrait. En effet, « Depuis le 1er janvier 2016, la durée légale du travail est fixée pour tous les salariés à 8 h par jour et 40 h par semaine. Les heures supplémentaires effectuées pendant un jour de travail ordinaire doivent être payées au taux majoré de 33% pour les deux premières heures et de 66% à partir de la troisième heure. Ces règles restent inchangées, tout comme le calcul des congés payés. », peut-on lire sur un site d’informations en français sur Taiwan. Mes collègues évoquent des heures rétribuées au tarif horaire normal, en gros une violation de la loi en la matière. Sauf que personne n’a signé de contrat, une volonté du boss.

Alors que l’événement touche peu à peu à sa fin, je reçois un coup de téléphone des plus étranges de la part de Dominique.

-Sébastien, tu es déjà au stand là ?

-Non, pas encore j’attends le métro, pourquoi ?

-Tu sais, Taïwan c’est tout petit. Il y a beaucoup de gens qui racontent de la merde, il ne faut pas les croire. Toi, je te fais confiance. J’ai envie de continuer avec toi. J’ai plein d’événements qui s’annoncent et je vais avoir besoin de ton aide. Tu ne peux pas me laisser tomber sur ce coup-là. Tu sais comment faire marcher ce stand. Je veux te donner plus de responsabilités.

Je suis surpris, je ne m’attendais à “cette déclaration” et en même temps je me demande de quoi il parle. Je lui confirme une nouvelle fois ma confiance et mon engagement, malgré mes quelques doutes, et me rends vers mon lieu de travail. Derrière le stand, se trouve Pauline en pleine conversation au téléphone. Je repère qu’elle a une mine déconfite.

-Hey ! Tu vas bien ?

-Bof, j’ai décidé d’arrêter de travailler pour Dominique. C’est un menteur et un escroc. Il me doit de l’argent depuis des mois et Théo, c’est pareil. On termine l’événement, puis on ne veut plus entendre parler de lui…

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