Indonésie

Chapitre 8 : Traînée de sang

Il est temps pour moi de quitter Sengkang, le cœur lourd après avoir expérimenté l’accueil chaleureux de sa population. De nouveau, au Sulawesi, hors de question d’être pressé. On ne sait jamais dire lorsque l’on va finalement arriver à destination vu que les transports en commun sont pratiquement inexistants. Le stop ou les voitures de particulier, c’est la panacée ! Pourtant, trouver ces véhicules n’est décidément pas évident. Il faut connaître les bonnes personnes, savoir où attendre et surtout être sûr que l’on se dirige vers la bonne destination. C’est au cours de mon périple que je fais la connaissance de Marianne. Professeur d’anglais, elle s’étonne de me voir traîner ici. Nous entamons rapidement la conversation et elle me demande où je souhaite me rendre.

-J’aimerais aller à Rantepao, lui signifiais-je, j’ai cru comprendre que c’est l’endroit où sont effectuées des cérémonies religieuses assez particulières
-Ha oui, c’est à 200 kilomètres d’ici. Il faut compter environ 6 heures pour s’y rendre

« Six heures?! » me répétais-je en moi-même. J’imagine qu’il va s’agir du même type de trajet auquel j’ai dû faire face pour venir jusqu’ici. Je suppose également que les conditions routières sont catastrophiques et que plusieurs arrêts vont être faits au cours du voyage. Marianne me donne son Facebook afin que l’on reste en contact.

-Je veux être sûr que tu arrives à bon port, me lance-t-elle
-C’est gentil ! Savez-vous où je peux attendre ?
-Mon cousin connaît quelqu’un qui effectue ce genre de déplacement assez régulièrement, je vais lui poser la question
-Un grand merci !

Alors qu’elle est au téléphone depuis plusieurs minutes déjà, je me rends compte à plusieurs reprises que Marianne emploie un mot qui sonne comme “boulet” en français. Je ris intérieurement, bien loin de me douter que le mot qu’elle emploie est en fait “bule” (prononcé boulé) et qui est plutôt péjoratif. Le bule, c’est le touriste de base. Blanc, plein d’argent, qui voyage à l’autre bout du monde et surtout qui pense avoir tous les droits. Raison pour laquelle on essaye de l’arnaquer. Peu importe que vous soyez un modeste voyageur ou un gros con affichant vos richesses et possessions dans un pays en développement, aucune différence ne sera fait lorsqu’il s’agit d’argent. Des prix allant du simple ou double, voire parfois jusqu’à cinq fois le montant initial ! Après, il faut être humble et accepter de payer plus que les locaux. Par contre, lorsque ces prix sont exorbitants et injustifiés, c’est assez énervant. Par exemple, pour accéder au temple de Borobudur sur l’île de Java, le prix était de 325.000 roupies indonésienne pour les étrangers et de 50.000 pour les locaux. Soit plus de six fois le prix ! L’Indonésie aime ses “bules” et les plume jusqu’au bout. Lorsque j’ai voyagé vers Rantepao, j’ai bien entendu payé plus que les locaux, le double du prix et cela me semblait totalement raisonnable. Oui, c’était le double, mais c’était loin d’être exagéré. Un minimum de décence des deux côtés et il est possible de s’entendre. J’ai décidé de tirer ça au clair, quelques jours après, avec Marianne.

Une fois arrivé à Tana Toraja, une régence du sud Sulawesi, je vais à la rencontre de mon hôte dans la homestay que j’ai réservé, mais il m’apprend que cette dernière est en travaux. Il m’invite alors à me rendre chez Dewi, sa mère, qui possède aussi une maison d’hôtes. Très sympathique et grande voyageuse, son anglais est plutôt bon et il est aisé de discuter avec elle.

-Tu arrives à un moment opportun, me confie-t-elle en refaisant son énorme chignon, il y a une cérémonie funéraire en cours. Je te conseille d’y aller avec un guide, mais j’y serai aussi. Tu pourras nous rejoindre par la suite. Tu es le bienvenu à ma table.
-Merci beaucoup. Je vais aller me renseigner pour un guide rapidement.
-Il y a un petit bureau sur le coin gauche de la place centrale, tu le trouveras facilement

Les maisons traditionnelles à Rantepao possèdent un toit en forme de bateau

Après coup, je réaliserai que ce guide n’était absolument pas nécessaire et que j’aurais pu y aller de par moi-même en louant un scooter. Mais n’étant pas certain, j’ai préféré y aller accompagné. Après avoir réservé mon guide, ce dernier me dit :

-Il est de coutume de ramener un présent pour la famille
-Quel genre de cadeau ? Le questionnais-je
-Oh des cigarettes, de l’argent, de l’alcool
-Okay, je vais voir ce que je peux faire

De l’alcool me direz-vous, hé bien oui ! Bien que l’Indonésie soit composée en grande majorité d’une population musulmane, certains bastions sont chrétiens. A Rantepao, en dehors des vieilles traditions et des cultes, le christianisme est pratiqué. Au Sud Sulawesi, 11% de la population est chrétienne, ce qui représente presque un million de personnes ! Quoi de plus étonnant que de voir des églises en Indonésie, je n’y aurais pas cru au début, probablement par manque de connaissance sur le pays. Sans doute, il est nécessaire de rappeler que les Pays-Bas ont colonisé tardivement cette partie de l’Indonésie (1905-1907). L’évangélisation y a été lente, mais face à l’imposante majorité musulmane partout ailleurs, cette dernière a persisté plus que prévu. Après plusieurs conflits, c’est un véritable syncrétisme qui persiste actuellement. Parallèlement à la religion, les coutumes de l’époque ont subsisté. “La majorité des Toraja sont aujourd’hui chrétiens mais, en dépit des conversions et des changements socioculturels irrémédiables – notamment ceux conférés par l’ingérence de l’Etat indonésien, de la mondialisation et du tourisme international dans les affaires locales – qu’ils connaissent depuis quelques décennies, les faits culturels et religieux continuent d’occuper un rôle essentiel comme le montrent par exemple les cérémonies funéraires « traditionnelles

Le lendemain, après avoir acheté un paquet de cigarettes, je me rends près de l’office où le guide est censé m’attendre.

-As-tu le cadeau ? me lance-t-il d’emblée
-Oui, j’ai acheté un paquet de clopes
-Montre !

Je lui tends le paquet de cigarette et il me regarde avec gêne. Il soupire et me prévient que ce n’est pas suffisant.

-Il faut acheter une farde de cigarettes, me précise-t-il, et une meilleure marque de préférence

Comme par hasard” pensais-je. Cependant, je n’ai d’autre choix que de me contraindre à ses desiderata si je souhaite qu’il m’accompagne à la cérémonie. Nous nous rendons chez un “ami” à lui qui me vendra une farde de cigarettes d’une “marque très appréciée des locaux”, m’assure-t-il avec un grand sourire. Ben voyons…

Des buffles sont amenés en guise d’offrande. La famille qui l’offre tague son nom dessus afin qu’on sache qui a amené l’animal

Assis derrière lui sur son scooter, je suis impatient et curieux de voir comment la cérémonie va se dérouler. J’ai entendu parler de cette dernière lors de mon arrivée à l’aéroport du Sulawesi, mais sans vraiment réaliser son importance. Ce n’est qu’hier soir que je me suis intéressé de plus près aux cérémonies funéraires de Toraja. Définitivement, c’est une coutume totalement étrangère à nous autres Européens. Et paradoxalement, dans la culture Toraja, le défunt n’est pas enterré tout de suite. Après avoir été momifié, il continue à “vivre” dans la maison, à prendre part aux repas, aux différentes activités familiales et ce, dans l’attente d’organiser des funérailles. Ces dernières sont coûteuses et prestigieuses. Par conséquent, il faut parfois plusieurs mois, voire années à la famille endeuillée pour récolter la somme nécessaire afin de les organiser. J’ai un souvenir fugace qui me revient à mon arrivée à l’aéroport de Makassar. Un homme m’avait parlé de ces fameuses cérémonies. Mais comment pouvait-il savoir qu’une d’entre elles allait s’organiser prochainement ? En effet, cette cérémonie se mue de plus en plus en un tourisme “mortuaire” qui accueille de nombreux curieux et avides de sensations fortes. La cérémonie s’étale sur plusieurs jours et fournit aux touristes tout ce dont ils ont toujours rêvé voir, sans véritablement oser. Sacrifices d’animaux, danses et chants tribaux, parade avec les corps momifiés,… La veille encore, j’ignorais tout de cette cérémonie avant même de m’y rendre. Je n’en attendais rien et ce fut un véritable choc pour moi.

Ces hommes portent le deuil avec un T-shirt sponsorisant une marque de bières qui, abreuve les invités

Confirmation reçue de la page Facebook de Prost Beer

A peine arrivé, je suis frappé par le nombre de personnes présentes. Les funérailles dans la culture Toraja réunissent tous les membres de la famille. Il devait y avoir plus de 500 personnes présentes, sans compter les quelques touristes. Il y a quelque chose de bizarre sur place. Des photographes et cameramans immortalisent le moment, à la demande de la famille. Autant nous sommes habitués à filmer nos événements heureux tels que mariages, baptêmes, communions, mais qui parmi nous penserait à immortaliser les funérailles d’un proche ? L’endroit est atypique, presque à la manière d’un parc d’attractions. Du monde partout, des maisons avec des motifs traditionnels, des femmes portant des habits colorés, des hommes en jupe noire, un DJ qui annonce le nom des arrivants et des membres de la famille à travers des baffles survoltés et beaucoup (mais sérieusement) beaucoup trop fort !

Encore plus d’offrandes

Au centre de la pièce, des cochons ficelés à des bambous s’époumonent. Ils sont inquiets et ont bien raison de l’être. La plupart des familles les ont apporté comme cadeau, offrande pour la cérémonie. Par chance (ou malchance), c’est aujourd’hui qu’ils seront sacrifiés et cuisinés pour les personnes présentes, moi y compris. Au début, on atteignait à peine une dizaine de cochons, mais au plus la journée avançait le compteur s’élevait à une cinquantaine. Des buffles étaient également présents, mais auraient encore une journée de répit avant d’être tués. Cette perspective me fait froid dans le dos. Je ne suis pas à mon aise car je redoute ce moment.

Le défunt a l’air d’être quelqu’un d’important, ces funérailles vont s’étaler sur dix jours. En fonction de la position sociale de la personne décédée, la cérémonie durera plus longtemps. Chez les Toraja, le rang a toujours une forte importance et influencera la vie comme la mort du défunt. Une affiche avec sa photo est disposée sur le chemin emprunté par les visiteurs pour rejoindre la famille proche.

Chaque personne qui arrive doit se rendre auprès de la famille proche afin de présenter ses condoléances et d’offrir son cadeau. Une fois cette visite terminée, des hommes vêtus de noir ont formé un cercle, ont joint leurs mains et ont offert des mélopées à l’assemblée sous les cris étouffés des quelques cochons qu’ils entouraient. Un frisson me parcouru l’échine. Une atmosphère décidément étrange entre l’activité folle autour du site, les chants, les porcs et buffles attachés qui gémissaient, apeurés, les rires des enfants qui jouaient et le crépitement des baffles bon marché du DJ de la journée.

-Viens!, me lance une voix qui m’agrippe par le bras.

Je sursaute, mon guide vient de gâcher mon introspection et m’invite à le suivre. “C’est l’heure, ça a déjà commencé”, me lance-t-il en passant son index sous sa gorge. Je me tétanise, je n’ai aucunement envie de voir ça. Je lui dit que je préfère ne pas y assister, mais il me semble guère m’écouter et me tient toujours le bras pour m’emmener au plus près de la zone sacrificielle. 50 voire 60 cochons attendent leur dernière heure en grognant et s’agitant. Un homme s’empare d’un couteau et d’un coup sec tranche la gorge de l’animal le plus proche de lui. Son corps s’agite et se met à convulser alors que le sang s’échappe et recouvre le sol poussiéreux. J’essaye tant bien que mal de détourner mon regard et lance à mon guide un “J’en ai vu assez”.

-Tu ne veux pas prendre un photo ?, m’interroge-t-il avec malice
-Pourquoi faire ? Est-ce que je prendrais une photo dans un abattoir ?, rétorquais-je.
-Regarde là-bas, me pointe-t-il du doigt

Les sacrifices ont lieu à quelques mètres des maisons

Je cherche des yeux ce qu’il tient tant à me montrer et constate que les sacrifices vont plus vite que prévus. Le cochon qui avait été égorgé est déjà pris en charge par d’autres personnes, occupées à le sectionner et à vider les organes et autres déchets. Quelques minutes après, un homme utilisera un lance-flammes afin de brûler les poils de la bête pour faciliter la tâche des cuisinières devant préparer le repas pour les centaines de personnes présentes. Après avoir enfin réussi à m’extirper des griffes de mon guide, j’erre un peu sans but avec la seule et unique envie d’effacer ces images graphiques de ma mémoire. Je tombe alors sur Dewi et son fils assis sous l’une des cabanes réservées pour les invités. Ils sont avec d’autres membres de leur famille en pleine discussion.

On retire ses chaussures par respect, même sous les cabanons

J’enlève mes chaussures et m’assied en leur compagnie. Nous discutons un peu et ils ne cessent de me questionner sur ce que je pense de la cérémonie. “Très impressionnant et inédit pour moi”, leur expliquais-je en évitant de mentionner les sacrifices d’animaux. Nous continuons ensuite à discuter de la région et des lieux intéressants à explorer. On m’évoque ces anciennes cavités dans les arbres où l’on plaçait le corps des bébés et jeunes enfants. La croyance veut qu’une fois l’arbre guéri, le chérubin pourra commencer une nouvelle vie après la mort.

Aux alentours de Rantepao, on trouve ce type de tombes assez fréquemment. Les plus petits emplacements accueillent parfois des enfants

Soudain, une femme les bras chargés d’un plateau déposa des bols au centre du cercle que nous formions, interrompant notre conversation. Des légumes, du riz et… du porc bien juteux. “Et merde…”, pensais-je en mon for intérieur.

-Mange, il est frais !, s’extasie Dewi en s’emparant d’un bol et de baguettes

Chaque personne est responsable d’une tâche différente dans l’abattage. Place aux lances-flammes de fortune pour se débarrasser des poils

La bonne blague, je me doute qu’il est frais, il est mort il y a 25 minutes! Ce fût sans doute le repas le plus pénible que j’ai eu à manger. Non seulement, ce porc avait un goût de sang, mais j’entendais au loin les hurlements des cochons que l’on massacrait minutes après minutes. Une expérience épouvantable de mon côté où je n’ai pas réussi à laisser ma raison contrôler mes sentiments. Je suis resté encore une heure sur place, mais j’ai ensuite demandé à mon guide de me ramener.


J’avais eu assez d’émotions fortes pour la journée et l’enterrement en lui-même n’avait pas lieu avant une semaine. Je n’aurais donc pas l’occasion d’assister à la portée du cercueil dans sa niche funéraire, généralement située à l’étage supérieur des maisons traditionnelles des Toraja. Quelques jours avant que j’arrive, une nouvelle avait bouleversé la région. Au cours de funérailles, le plancher de ces fameuses niches s’était rompu, faisant tomber le cercueil sur un homme qui décédera plus tard d’une hémorragie interne en route vers l’hôpital. Ironie du sort, il s’agissait du fils de la défunte…

Peu après cette folle aventure, j’ai décidé de manger végétarien pendant quelques jours et me suis remis quelque peu en question sur ma propre hypocrisie. Je mange de la viande, mais en même temps je suis sensible à la cruauté animale. C’est décidé, je vais devenir flexitarien et réduire ma consommation de viande. Cet événement m’aura plus traumatisé que prévu, mais je n’ai pas encore la force de devenir un végétarien.

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