Nouvelle-Zélande

Chapitre 10 : Reconstruction douloureuse

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L’impensable s’est produit sur le territoire néo-zélandais. Le 15 mars 2019, en pleine prière, un terroriste fait feu sur deux mosquées situées à Christchurch, sur l’île du sud. L’attaque est la plus meurtrière du pays ; 51 personnes y ont perdu la vie ; et cumule le plus de victimes musulmanes dans un pays occidental. Le tueur, porté par des idées d’extrême droite, avait publié sur les réseaux sociaux un manifeste et des photos pour justifier l’acte qu’il était sur le point de commettre. Pour partager sa philosophie nauséabonde, il avait également filmé et diffusé en live ses actions sur le réseau social Facebook. Des actes choquants et qui ont ébranlé tout le pays, d’ordinaire épargné par des actes terroristes. J’étais au sud-ouest, en pleine randonnée, lorsque que les attaques se sont produites. Je n’ai été prévenu que tardivement par des proches alors que je n’avais pas de réseau dans les montagnes.

En plein trek sur la Kepler track

La réaction de la Nouvelle-Zélande a été exemplaire. La Première Ministre, Jacinta Ardern, a interdit la vente de fusils semi-automatique, notamment utilisé par le suprémaciste blanc au cours de la fusillade. La loi a été modifiée quelques semaines après les attaques terroristes et a montré au monde entier que la Nouvelle-Zélande était prête à protéger son pays.

Des dessins disposés dans de nombreuses villes de Nouvelle-Zélande

L’empathie de Jacinta Ardern a aussi été acclamée aux quatre coins du globe. Elle a été vue revêtant un hijab, enlaçant les familles des victimes et en désignant les morts comme “des Néo-zélandais” et non selon leur origine. Grâce à sa gestion exemplaire, la Nouvelle-Zélande s’est montrée solidaire et a repris son slogan. “This is not us”. Sur la route vers Christchurch, dans de nombreuses villes, des messages de soutien ont été déposés, des mémoriaux, des bougies, des peluches, des messages ornant les vitrines, trottoirs ou encore des bannières. Cette réponse à une échelle nationale était magnifique et a permis de montrer que la Nouvelle-Zélande refusait la haine.

Mémorial improvisé devant une bibliothèque d’Invercargill

Une fois arrivé à Christchurch, plusieurs semaines nous séparaient déjà des attaques qui avaient frappé de plein fouet la ville. La première chose qui m’a étonné était la quiétude de la ville. Presqu’une ville fantôme de prime abord. Était-ce dû à la menace ? Ou était-ce pour une autre raison ? De nombreux commerces étaient fermés également. Cependant, une fois arrivé au centre-ville, j’ai réalisé de quoi il s’agissait.

La cathédrale anglicane du centre-ville fait peine à voir

Christchurch a été touchée par une série de tremblements de terre tous aussi puissants les uns que les autres. Arthur est “Kiwi” pure souche et a vécu quasiment toute sa vie ici. Pour lui, le quotidien a basculé à ce moment-là. “Avant les tremblements de terre, Christchurch était comme beaucoup de grandes villes néo-zélandaises. Très mouvementée, beaucoup de choses s’y passaient, c’était vivant avec plein d’événements et des projets artistiques. Nous avions également une population plus grande. Cela n’a plus jamais été la même chose depuis.” Et parmi ces catastrophes à répétition, deux en particulier ont façonné l’histoire de Christchurch.

Je travaillais dans le même quartier que ma maison. Les environs étaient détruits donc j’étais très inquiet. Je suis rentré chez moi et j’ai retrouvé mes parents. Ils allaient bien, mais tout était détruit. Les routes, les habitations, tout !

Durant le tremblement de terre de 2010, j’étais en dernière année au lycée. Le jour suivant était censé être ma proclamation donc mon groupe de potes devait se réunir pour une grosse soirée. Le tremblement de terre a débuté vers 4 heures du matin et a balayé tous nos plans. J’étais dans mon lit et je me suis réveillé dû aux vibrations. Toute ma maison tremblait violemment. Cela a duré longtemps avant de s’arrêter. Tout était fermé en ville, mais rien de grave ne s’est produit et j’étais plutôt content de ne pas devoir aller au bal de promo haha”, se souvient-il. “Celui de février 2011 était très différent. J’étais maître nageur dans le plus gros complexe aquatique de Christchurch. Je m’occupais de la surveillance de la piscine olympique où nageaient  les adultes et les personnes âgées. C’est arrivé en début d’après-midi. J’ai tout d’abord cru qu’il s’agissait d’une répercussion, ce qui arrivait très souvent depuis le tremblement de septembre. Je ne me suis pas inquiété et j’ai descendu l’échelle de deux mètres calmement. A mi-chemin, j’ai été projeté dans l’eau alors que tout s’est mis à trembler de plus belle. Une fois que cela s’est arrêté, j’ai constaté que le complexe était inondé et qu’il y avait des craquelures dans les murs. Je me suis mis en mode “travail” et j’ai suivi les procédures d’évacuation pour faire sortir tout le monde. Une fois dehors, je les ai fait attendre une heure avant de les laisser tous partir. Je travaillais dans le même quartier que ma maison. Les environs étaient détruits donc j’étais très inquiet. Je suis rentré chez moi et j’ai retrouvé mes parents. Ils allaient bien, mais tout était détruit. Les routes, les habitations, tout ! Nous n’avions plus eu de courant pendant une semaine”, poursuit-il.

Nous continuons alors notre conversation et je lui demande d’emblée si c’est la raison pour laquelle les gens ont abandonné la ville. Arthur acquiesce, mais nuance tout de même ses ses propos : “Les gens ont quitté la ville après les tremblements de terre pour se reconstruire. Certains ne sont jamais revenus, dû au traumatisme, mais la plupart sont de retour. Les gens de Canterburry (une région qui couvre presque 45.000km²) sont fiers et ont un sens aigu de la communauté. Ils ne craignent plus les gros tremblements de terre car la plupart du temps cela veut dire que toute l’énergie contenue sous la terre a été libérée. C’est ensuite la norme de connaître des répliques plus ou moins fortes tous les jours. Avec tout ce qu’il s’est passé à Christchurch, la ville est sûrement bien préparée pour affronter une catastrophe.”

Pourtant, malgré son optimisme, Arthur a été profondément marqué par ces tragédies. “Cela a affecté ma vie dans tous les domaines. A l’intérieur des avions et des ascenseurs, mon anxiété grandit. J’ai l’impression que le sol bouge une fois que j’ai quitté l’ascenseur. Quant à l’avion, les turbulences me rappellent des secousses. Quand j’arrive dans un nouvel endroit ou une ville inconnue, je regarde les environs pour voir où je pourrais me réfugier si cela doit arriver de nouveau. Je vérifie la largeur des rues lorsque je marche pour vérifier où je pourrais me positionner au cas où un building s’effondrerait sur moi. En gros, je m’inquiète beaucoup qu’une catastrophe puisse arriver. Quand je suis dans un espace confiné ou dans un lieu avec une forte concentration de personnes, mon cerveau s’emballe. Je me demande ce que je ferais si cela devait arriver maintenant. En quelque sorte, je suis prêt ! Je pense à qui je devrai contacter, ce que je dois faire si on n’a plus d’eau et d’électricité. J’ai toujours mon téléphone avec moi, même si dans certains endroits je ne suis pas censé l’avoir. J’ai perdu le mien lors du tremblement de terre de 2011 et je ne pouvais pas savoir pendant un long moment si ma famille et mes amis allaient bien. Donc oui, cela a changé ma vie. Christchurch me rappelle tous les ennuis, la déprime, le syndrome de stress post-traumatique et les angoisses. Les gens qui perdent tout, les gens qui meurent, une ville qui ne sera plus jamais la même”.

Je ne peux m’empêcher de faire un parallèle avec d’autres catastrophes, notamment lors du tremblement de terre qui m’a longtemps traumatisé lorsque j’étais à Taïwan. Pourtant, l’état de Christchurch est tout de même préoccupant. Plus de 7 ans séparent le tremblement de terre et certains bâtiments n’étaient toujours pas reconstruits, voire laissés totalement à l’abandon. “Il y a plusieurs raisons qui expliquent pourquoi la ville ne s’est toujours pas remise sur pied”, précise Arthur. “Le gouvernement n’a pas assez aidé la ville. Ils n’ont pas priorisé la reconstruction et cela a mis du temps pour tout organiser. Beaucoup de personnes ont quitté la ville pour se rendre à des endroits où les facilités ont été préservées et ne sont jamais revenues où ils habitaient avant. Christchurch a été détruite de tous les côtés : de la simple route aux canalisations souterraines. Le gouvernement devait donc reconstruire la ville des pieds à la tête. Ils n’ont pas mis l’accent où il fallait, c’est à dire sur des portions de ville plus pauvres qui ont été les plus touchées. Cela a créé plus de criminalité et aussi la ville telle qu’on la connaît aujourd’hui… Une des villes les plus dangereuses de Nouvelle-Zélande avec des problèmes d’alcool et de drogues.” Selon le site Worldatlas classe Christchurch comme la 9e ville la plus dangereuse d’Océanie. “As per reports, one-third of the city’s residents feel unsafe at night. While 92% of people there claimed to feel safe during the day, only 60% felt safe at night. Alcohol-fueled crimes are the primary cause of fear among the residents.” Arthur poursuit son explication : “Les années qui ont suivi le tremblement étaient censées accélérer le processus de reconstruction. Mais le gouvernement a coupé de plus en plus dans les fonds destinés à cette dernière. Il y a encore des buildings aujourd’hui qui doivent être détruits, mais qui sont toujours debout, entourés de barricades pour empêcher les gens d’y aller. Maintenant, ça commence déjà plus à ressembler à une ville. Les gens sont beaucoup plus heureux ! Il reste encore du boulot cela dit. En février 2020, cela fera 10 ans que le tremblement de terre est arrivé. On suppose qu’il faudra encore 10 ans avant que la ville ne soit complètement métamorphosée.”, conclut-il.

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