Taiwan

Chapitre 14 : Champ de bataille

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Je viens de pousser la lourde porte du restaurant de Dominique. Je me sens presque à la maison. Un stand dédié à la gaufre occupe tout le côté gauche du restaurant. L’odeur me rappelle instantanément toutes ses heures de boulot effectuées à Taipei. Des paquets de gaufre par dizaines sont installés sur ce même comptoir. Du chocolat Léonidas occupe également un espace réfrigéré où trônent plusieurs variantes de bières du Brussels Beer Project. Dans un autre coin du restaurant, les murs sont décorés d’affiches d’album de Tintin. Un véritable “good-feeling” m’envahit. La Belgique ne m’avait jusqu’à présent jamais manqué. Il faut dire qu’à force d’en parler lorsque je bossais, de sentir les odeurs des frites, de préparer des ballotins de chocolat, de conseiller la Red My Lips à la place de la Kriek aux jeunes femmes qui n’y connaissaient rien en bières, de faire monter la pâte de la gaufre de Bruxelles et d’empaqueter des “Liégeoises” quatre par quatre, je me sentais toujours un peu au pays. Le restaurant avait la capacité d’accueillir de nombreux couverts, mais pour le moment, c’est surtout l’air qui remplissait la salle. Personne, absolument personne n’était dans ce restaurant. “Okay, ça commence bien”, pensais-je.

Une déco belge qui donne du charme

-Bonjour, je cherche Charles, lançais-je à une barmaid taïwanaise

Sans me répondre, elle appela Charles qui sortit rapidement de la cuisine. C’est très étrange, mais la simple vue de mon interlocuteur me fait sourire. Il avait cette bonhomie, cette façon de marcher “tranquille”, ce côté “relax”, qui est si souvent caractéristique des Belges. Je n’avais d’ores et déjà aucun doute quant à la sympathie de ce gars.

-Salut mec ! C’est Seb, on a causé quelques fois sur Facebook. Je viens voir la bête ! Plutôt pas mal !
-Ouais, le décor est sympa, me répondit-il. L’ambiance est plutôt cool. Tu veux que je te fasse goûter une bière ? A mon avis, une bonne bière belge ça doit te manquer.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, Charles me sert une boisson dorée qui réveille mes papilles gustatives.

Une bière belge que je ne connaissais pas encore

-Ha ouais, c’est pas de la Taïwan Beer ! Rétorquais-je après ma première gorgée. Il n’y a même pas de comparaison possible ! Et niveau fréquentation ici, ça marche ?
-Aujourd’hui, c’est vrai que c’est calme, mais certains soirs on a beaucoup de monde, c’est dingue !

La fameuse pizza gaufre !

C’est en véritable passionné que Charles commença à déblatérer les différentes recettes qu’ils avaient établi avec Dominique et Victor, un cuistot qui travaillait depuis quelques mois déjà. Je dois bien avouer que la carte me faisait énormément envie : des moules, des mitraillettes, des pizzas-gaufres (une garniture de pizza sur une pâte de gaufre de Bruxelles. Plutôt consistant, mais original), le retour des “croiffles” (pâte de croissant passée dans la machine à gaufre) que j’avais eu aussi l’occasion de cuire, saupoudré avec du sucre impalpable ou éventré pour pouvoir y placer du jambon et du  fromage avec une sauce andalouse, mais aussi de la carbonnade flamande. De quoi raviver en moi quelques souvenirs et avoir envie d’en profiter encore plus.

Une mitraillette fourrée à la carbonnade flamande: un régal !

-Mais qui voilà ?!, s’exclama une voix derrière moi

Je me retourne, étonné d’entendre quelqu’un d’autre parler français. C’était Dominique, comme au dernier jour où je l’avais laissé. Casquette sur la tête, jeans, baskets, l’air occupé sans jamais vraiment l’être.

-Comment tu vas Seb ?, me demande-t-il en me tendant sa main.
-Pas mal de choses à dire, mais globalement ça roule, répondis-je en empoignant la patte qui m’avait sous payée les mois précédents
-Tu étais où avant ? Tu n’étais pas parti vers l’est ?
-Oui, j’ai fait la côté, puis le sud avant de rejoindre l’ouest ici à Taichung
-Tu as vu ce qu’il s’est passé à Hualien ? Avec cet hôtel complètement destroy…
-.Oui… J’étais à Hualien pendant le tremblement de terre
-Haha, t’as vraiment pas de chance.
-Ouais…
-Et tu traînes où maintenant ?
-Ben, en fait, j’ai paumé ma carte de banque et je dois attendre une bonne semaine au moins avant de la recevoir par colis au DHL de Taichung. Je suis un peu limité niveau thunes
-Et tu dors où alors ?
-Dans un hostel, près du night market
-Ecoute, j’ai une idée… J’ai un appartement sur Taichung. Si tu veux tu peux l’occuper et en échange tu viens travailler quelques heures au restaurant pour aider Charles et Victor. Tu n’auras qu’à faire un peu de plonge !
-Ouais pourquoi pas ! Au moins comme ça, j’économiserai un peu d’argent.

Le deal est scellé. Le lendemain, je prends mes affaires avec moi et retourne au restaurant. Dominique m’y attend et me conduit vers son appartement. Parfait ! J’ai l’impression d’avoir réussi mon coup. Ne pas payer de logement pendant une semaine ! Bon, je devrais travailler, mais ce n’est pas encore trop grave. Je ne dois aider Charles qu’une fois la nuit tombée. Vers 18h, je me dirige vers le restaurant. Je passe la porte d’entrée et… personne. Personne ne mange dans ce restaurant. Charles m’accueille et me dit “Ouais, c’est bizarre, c’est très calme pour le moment. Tu as déjà mangé ? Tu veux quelque chose ?”. Je consulte la carte et décide de me prendre une mitraillette à la carbonnade flamande. Plutôt pas mal au final ! J’ai quand même dû payer, mais j’ai eu une petite réduction.  Après mon repas, je continue de discuter avec Charles. Il n’y a pas grand monde au restaurant donc nous en profitons pour parler de la Belgique, des belgicismes, de la “Cour des miracles”, de “Steve le roux”, du “baraki de Marcinelle et ses 29 enfants”. On évoque aussi notre enfance, nos films préférés, nos soirées étudiantes. On se rappelle notre passion éhontée pour le jumpstyle. On décide de finir quelques fonds de bouteille quand le restaurant est presque désert. On branche le PC sur les hauts-parleurs et on fait péter le gros son de “Hardcore Vibes” de DJ Coone. La soirée se passe comme sur des roulettes, mais il se fait tard et Charles doit bosser dans la matinée.

-A demain ! me lança-t-il. Je ne suis même pas sûr que tu devras bosser demain si c’est encore aussi calme
-Je passerai quand même, lui signifiais-je, si jamais tu as du rush, on ne sait jamais

Le jour suivant, à 18h tapantes, je débarque de nouveau dans le restaurant. Miracle ! Il y a quelques clients, visiblement des gens qui semblent bien connaître Charles. Il discute avec eux en mandarin, langue qu’il maîtrise plutôt bien puisqu’il suit des cours depuis un bon moment. Dans la façon qu’il a de se présenter aux clients, je sens également toute la maîtrise de son potentiel dans l’hospitalité. Il faut dire que Charles est un bosseur. Il a baroudé quelques années, a été manager d’un restaurant belge au Laos, bref il a toutes les capacités requises pour effectuer la même chose à Taïwan, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Etant donné qu’il est occupé, je décide d’aller faire un tour dans les cuisines et en profite pour taper la causette avec Victor le cuistot.

-Besoin d’aide ?
-Non, ça va, me répondit-il en souriant, je prépare juste un petit truc à bouffer pour l’équipe

Nous continuons à discuter. Le jeune papa est posé, mais semble plus ferme dans ses propos. Il m’apprend que Charles est trop gentil, qu’il a du mal à se confronter parfois avec Dominique.

-Comment ça ? Il y a des soucis avec Dominique ?, le questionnais-je, laisse-moi deviner des problèmes de paiement ? Haha
-Ouais. Moi ça va, mais il lui doit des mois de salaire…
-A qui ? A Charles ?
-Ouais, il lui dit qu’il n’a pas l’argent pour le moment, qu’il galère et qu’il arrivera à le payer un peu plus tard. Une fois que le restaurant marchera mieux
-Mais le restaurant, il…
-C’est une catastrophe, m’interrompit-il, ça ne prend pas du tout. Le soir, on veut même transformer le restaurant en bar, mais personne ne vient. C’est pas le genre de cuisine qui motive les Taïwanais. On en a quelques uns qui se ramènent, mais c’est plutôt des expats qui viennent bouffer ici.

Je reste bouche bée et en même temps, je ne suis pas plus surpris que cela… Je décide, plus tard dans la soirée, d’entamer une franche discussion avec Charles.

-Mec, tu as entendu parler de Théo ?
-Vaguement, c’était un gars qui bossait pour Dominique sur Taipei, non ?
-Tu sais pourquoi il s’est barré ?
-Pas vraiment, mais Dominique m’a dit qu’il avait fait le bâtard et qu’il avait effacé les recettes des gaufres du tableau dans la cuisine centrale
-Théo s’est barré parce que Dominique lui devait de l’argent. Il ne lui payait pas les heures supplémentaires et l’a arnaqué plusieurs fois en lui promettant des trucs qu’il n’a jamais vu venir. Des promotions, un visa de travail, des facilités, etc. Rien n’est jamais arrivé. J’ai été eu aussi, mais je n’ai pas investi une partie de ma vie là-dedans. Je me dois de te le dire car Victor m’a expliqué que tu avais aussi des problèmes de thunes avec Dominique. Je crois que tu dois te méfier mec.

Je viens de larguer une bombe. Charles reste estomaqué. Je le vois à son regard. Ce n’est pas que de la surprise, c’est presque comme s’il se rendait compte de quelque chose qu’il avait toujours voulu nier, qu’il refusait d’admettre depuis de nombreux mois.

-Je crois avoir compris le mode de fonctionnement de Dominique. Il cherche très souvent des gens un peu paumé. Il leur vend monts et merveilles, les responsabilise en leur confiant des postes importants, use un peu de chantage affectif pour les faire rester à ses côtés. Mais, le problème c’est que lui pendant ce temps ne fait rien. Toi, tu te tues au travail, mais au final tu n’obtiens pas la reconnaissance attendue et la paie qui va avec.
-Il m’a laissé quasiment gérer tout le restaurant seul à l’ouverture, poursuit mon compatriote, il disait qu’il était pris avec le festival de nourriture européenne
-Quoi?!, m’exclamais-je, m’enfin ! Il ne savait jamais venir car il était trop occupé par les préparatifs de l’ouverture du restaurant !

Charles soupire et se plonge dans une introspection. Il commence à me détailler, irascible, toutes les fois où Dominique a abusé de sa gentillesse. “Trop bon, trop con”, soupire-t-il. “J’ai plein de trucs pour le faire plonger!”, s’énerve-t-il “Il faut que je lui parle et que je joue cartes sur tables avec lui” Peu après, j’ai décidé de révéler mon identité de journaliste à Charles et lui ai donné le numéro de téléphone de Théo afin qu’ils puissent partager leurs expériences et qu’ils se coordonnent pour entreprendre quelque chose de fort face à Dominique

Charles est à bout.

Chaque jour, jusqu’à l’obtention de ma carte de crédit, je passais au restaurant. Je voyais la motivation de Charles s’amenuiser au fil du temps. Dominique, quant à lui, ne venait plus des masses, il était retenu sur Taipei. Le jour où j’ai quitté Taichung, j’ai presque supplié mon nouveau pote de quitter ce taff, d’arrêter de se faire arnaquer, de s’opposer à son bourreau. Il ne m’a jamais véritablement répondu “oui” ou “non”, il a juste murmuré un “je sais”, révélateur de la situation compliquée dans laquelle il était fourré. C’est le cœur gros que je quitte Taichung, en direction de la capitale taïwanaise. Mon périple est presque fini, mais il me reste encore un boulot à effectuer dans un hostel, de nouveau en échange du logement. L’occasion d’économiser de l’argent et de passer les deux dernières semaines qu’il me reste au calme. Mais ça, c’était sans compter ma veine légendaire…

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