Nouvelle-Zélande

Chapitre 5 : L’enfer, c’est les kiwis

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-Triple to single ! Okay ?

Aaaaargh, je vais exploser. J’entends chaque jour cette consigne depuis presqu’une semaine. Les bourgeons de kiwis poussent par trois, il faut retirer les deux plus petits et n’en garder qu’un, ce qui explique la fameuse consigne ci-dessus. Celle-ci est imbriquée dans ma tête et est la règle numéro une du “thinning”. Personne ne peut y échapper, pas même moi malgré leur avoir répété : “je crois avoir compris”. On m’avait promis que j’allais enfin être entouré d’autres backpackers, mais l’entrepreneur pour lequel je travaille, Kumar, n’a visiblement trouvé personne d’autre. Plusieurs membres de sa famille travaillent pour son compte et lui reportent directement les problèmes, ennuis ou autres imprévus.

Avant d’être des kiwis, les fruits sont de simples fleurs

Cependant, ce ne sont pas les seuls à bosser pour Kumar. De nombreux autres Indiens travaillent pour lui également. Certains me font la conversation, mais je me rends compte que leurs questions sont très souvent les mêmes. “D’où tu viens ? Il y a beaucoup d’Indiens en Belgique ? C’est facile de faire du business ? On peut gagner combien ?” La plupart d’entre eux usent leurs dos dans le verger en combinant des cours en école de commerce ou de business. L’argent semble être un élément important dans leur choix de vie voire indispensable. Ils y font tout le temps référence. Est-ce parce qu’ils veulent réussir, ont-ils soif de sortir d’une misère, doivent-ils aider la famille restée au pays ou veulent-ils tous simplement prouver leur réussite ? Les réponses à ces questions ne sont pas aussi simples qu’elles n’y paraissent. Cependant, le rendement et l’argent sont des sujets qui leur tiennent à cœur. Kumar est compétitif dans son secteur, les patrons de vergers le savent.

Un geste répétitif et usant

Je travaillais 7 jours sur 7, dix heures d’affilée avec à peine une heure de pause sur toute la journée. Je passe tout mon temps, la tête en l’air à la recherche des bourgeons, qui avec le temps finiront par devenir des fleurs et enfin de véritables fruits. Le boulot était principalement le même qu’à Pukekohe, mais les vergers étaient encore plus grands. Parfois, les allées interminables me filaient le bourdon car je savais pertinemment qu’à la fin de la journée, je n’aurais pas l’occasion d’en voir le bout. C’est frustrant, rageant et on ne se sent pas avancer. Ce côté répétitif devenait de plus en plus complexe lors d’un changement de verger. Certains boss préféraient que l’on garde un maximum de fruits sur les branches, d’autres étaient moins regardants. Certains exigeaient un nombre très précis de kiwis gold ou une taille minimale à conserver. Les différences finissaient par nous rendre tous fous.

De nombreux kiwis gaspillés pour des raisons idiotes : trop petits, forme pas esthétique, trop nombreux sur une branche,…

Kumar est le stéréotype du patron. Il porte une longue chaîne en or, des lunettes de soleil, vient contrôler le taff en chemise et veste Armani et comprend, en grande majorité, tout de travers. Il fait le contraire de ce qu’il dit et prétend qu’il a dit l’inverse. C’est un sacré personnage qu’il est très difficile de cerner. Certains jours, je l’ai trouvé très cool, d’autres je l’ai haï. Un peu comme sa femme, Taraj. Je ne la supportais pas. Castratrice, toujours en train de se plaindre, prétendant bosser en restant appuyée sur les branches situées à l’ombre, elle faisait preuve de favoritisme avec ses autres collègues indiennes. Lorsqu’il y avait un souci, c’était moi qu’elle accusait et prétendait que je n’avais pas compris la consigne. “Pas bon, forme plate celui-là. Fait attention Sébastien, tu n’écoutes pas”, me répétait-elle au moindre “flat kiwi” qu’elle trouvait encore accroché. Je commençais à saturer. Seule la musique de mon téléphone me sauvait, me permettant de m’évader et de remplir ma tâche robotique. Cependant, même avec de la musique dans les oreilles, après 10 heures, je n’en pouvais plus. 

Taraj nous emmène vers une nouvelle rangée à éclaircir

Un semaine plus tard, un voyageur est arrivé. D’autres ont suivi et nous avons été relocalisés dans une maison à dix kilomètres de Te Puke. Une habitation, bien mieux que celle que j’avais auparavant, mais étonnamment vide. Deux chaises, une table, une cuisine, mais pas de casseroles ou couverts, pas de lit, pas de matelas. Pourtant, un loyer nous était facturé chaque semaine. A hauteur de 110 NZD, l’amende était salée pour le peu de confort que l’on avait. Grâce à mes talents d’orateur, je parviendrai à négocier un loyer de 40$ en prétendant dormir dans ma caisse et n’utiliser que les facilités (douche, cuisine et wifi). L’entente avec mes camarades se passant très bien, ils m’ont dit que je pouvais squatter l’une des chambres et qu’ils ne diraient rien à Kumar. Héhé !

Une maison quasiment vide

Bingo ! Tous les ingrédients étaient réunis pour économiser un maximum d’argent. Après avoir trouvé un débarras rempli de matelas et autres joyeusetés, nous avons organisé la maison et créé un environnement plus agréable. Très rapidement, je me suis chargé d’organiser plusieurs choses : des soirées films, des jeux, des horaires pour le taff, une journée pizza. J’avais envie, une fois n’est pas coutume, de fabriquer du lien avec mes partenaires de crime. J’allais passer trois mois en leur compagnie, autant faire de ces moments en dehors du verger quelque chose de paisible et intéressant pour tout le monde. Après quelques semaines, ils m’appelaient tous “papa”. Il faut dire que j’étais le plus vieux, la plupart entamait à peine leur vingtaine. La vie suivait son cours, était répétitive à souhait, mais au plus les jours passaient, au plus la maison était remplie. Parfois à un point inimaginable, nous étions dix à vivre dans cette baraque alors qu’il n’y avait que trois chambres, une seule salle de bain, deux toilettes et avec deux casseroles à peine pour cuisiner.

L’organisation était notre maître-mot, mais le matin, c’était le chaos. Entre ceux qui sont en retard, doivent prendre leur douche ou encore préparer leur petit-déjeuner, quel bordel ! J’étais le chauffeur attitré avant que d’autres personnes n’achètent leur voiture. Une routine qui finissait parfois par m’épuiser. Le soir venu, nous écumions les bières autour de discussions animées et de nombreux films ou séries. C’est sans doute l’unique raison qui m’a permis de ne pas devenir fou dans ce triste logis. De 8h à 18h, nous étions en train de bosser, le temps de rentrer, de préparer à manger, il fallait parfois attendre jusqu’à 22h avant que tout le monde puisse mijoter son petit plat. Chacun avait son petit rituel : écrire dans un journal, faire du sport, jouer de la guitare, boire des bières et fumer des clopes, courir,… Chacun trouvait une manière de s’occuper et de d’évacuer le stress après une longue journée d’ennui couplée par les remarques de nos boss et nos maux de dos répétitifs. 

Des pesticides en veux-tu, en voilà !

Nous étions parfois interrompus dans notre travail pour que l’on puisse asperger de pesticides les allées du verger. A la grosse machine et parfois avec avec une petite pompe alors que l’on travaillait à leurs côtés. Une quantité impressionnante de produits étaient déversés, à notre grand étonnement. Le “Roundup” (glyphosate), ce produit désherbant très dangereux, à la fois pour l’environnement et l’humain, est toujours utilisé en Nouvelle-Zélande. Interdit en Belgique et dans d’autres pays d’Europe, aucune loi n’a pourtant encore été véritablement votée en vue de son interdiction sur le vieux continent. “Glyphosate has been approved for use in New Zealand since 1976. There are no figures for the precise volume used in New Zealand, but there are 94 trade name products registered containing the ingredient.” En termes d’écologie, la Nouvelle-Zélande n’est pas l’utopie promise. Je m’en rendrai compte de plus en plus dans la suite de mon voyage. 

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