Taiwan

Chapitre 6 : Sortir du lot

C’est une véritable douche froide qui s’abat sur moi. Je reste hébété face à la bombe que vient de déposer ma collègue Pauline. Je distingue au creux de son visage une tension palpable. Ses muscles faciaux sont contractés, sa respiration haletante indique un trop plein de coups durs encaissés.

-Ces derniers jours, c’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, s’exclame-t-elle. Théo a envoyé un message en balançant tout à Dominique. 

Je fais immédiatement le lien avec l’étrange coup de fil que j’avais reçu quelques minutes plus tôt. Dorénavant, la guerre est déclarée entre Théo, Pauline et Dominique. Les jours qui suivirent me firent accéder à une “promotion” involontaire, celle de second de Dominique. C’est désormais la sonnerie de mon téléphone qui retentissait sans cesse et plus celle de Théo, c’était également à moi de me charger de l’inventaire, de faire état des finances, etc. La tension devenait telle que Dominique me demandait de surveiller mes collègues. “Regarde s’ils travaillent bien”, “Dis-lui subtilement qu’il est censé être en cuisine”, “S’il n’y a pas trop de monde, renvoie-là chez elle, elle n’a pas besoin de travailler plus aujourd’hui, autant économiser de l’argent”. N’étant absolument pas partisan de telles pratiques, je me contentais simplement d’acquiescer ou de murmurer de légers “okay”; afin de me sortir de ce pétrin dans lequel j’avais été indirectement plongé. Ce qui par contre n’avait pas changé, c’était le taux de fréquentation du festival. Je passais le plus clair de mon temps à poser pour les curieux plutôt que servir les gourmands. Je ne compte plus le nombre d’heures à rester debout, à cuire des pâtons de gaufre à répétition. L’odeur de sucre, que j’aimais tant, finissait par me dégoûter. Afin d’économiser de l’argent, je m’étais mis à manger les produits que l’on préparait. Du gras, du gras et encore du gras, ensuite du sucre, du sucre, toujours plus de sucre, un cocktail explosif qui finissait par me filer la gerbe. Mon visage anguleux s’arrondissait de plus en plus…

Quand j’étais à l’école en primaire, on nous a toujours appris à ne pas être différent, à toujours bien rester dans les rangs. La différence est souvent mal perçue à Taïwan

Chaque jour, je rentrais chez moi avec cette odeur de gaufre que mes colocataires trouvaient “plaisante et fraîche”, mais qui finissait par m’écœurer de plus en plus. Mes horaires tardifs (jusque 23h parfois) me permettaient d’attraper le dernier métro et, dans de très rares cas, de prévoir des petites soirées avec des potes ou avec Fiona. Mes discussion avec elle étaient bien souvent intéressantes. Je ne sais pas vraiment si nous formions un couple, mais elle agissait très souvent comme si nous en étions un.

-Tu me plais parce que tu es différent, m’avoua-t-elle un soir

-Différent de qui et en quoi ?, rétorquais-je allongé sur le lit

-Déjà des Taïwanais, sans aucun doute, éclata-t-elle de rire

-Parce qu’ils sont trop timides ? Parce qu’ils ont tous le même look ?, rigolais-je à mon tour

-A mon avis, tu dois faire référence aux étudiants qu’on voit souvent en nombre dans le métro

-Entre autre

-Ce n’est pas entièrement de leur faute, débuta-t-elle, tu sais, quand j’étais à l’école en primaire, on nous a toujours appris à ne pas être différent, à toujours bien rester dans les rangs. La différence est souvent mal perçue à Taïwan.

-Comment ça ?

-Par exemple, enfant, nous avions une coupe de cheveux à respecter pour les filles ainsi que pour les garçons. Mais peut-être que c’était uniquement dans mon école. Dès le plus jeune âge, on est énormément poussés en termes d’éducation. Les études sont très importantes chez nous. Par exemple, dès la maternelle, nous avons des cours d’anglais avec des anglophones qui sont accompagnés de professeurs taïwanais. Généralement, les Taïwanais ont un bon anglais écrit et sont doués en audition, mais en oral, ils sont assez mauvais car il y a très peu d’étrangers pour converser avec eux. C’est pour ça qu’ils n’osent pas trop parler anglais.

Et il est vrai, lorsque j’écoute Fiona, que la plupart du temps, il est très compliqué de rentrer en contact avec des Taïwanais. C’est généralement plus facile avec les filles, surtout celles qui maîtrisent la langue de Shakespeare. Concrètement, certaines sont simplement à la recherche d’un “foreigner boyfriend”. Non seulement parce que ça fait “bien”, mais également parce qu’elles estiment que la “blancheur” des étrangers est très attirante. Il existe une forme de respect, très peu cachée, des Taïwanais envers les blancs. Ils les considèrent plus forts, plus beaux, plus grands, plus riches. Cette tendance à idéaliser et à presque “aduler” les foreigners se ressent fortement sur les jeunes Taïwanais, en particulier les mecs. Des complexes d’infériorité couplés à de la jalousie finissent par naître en eux et empoisonnent les relations qu’ils pourraient nouer avec des étrangers. Je n’ai que peu d’amis masculins taïwanais et, a contrario, une tripotée d’amies filles. Les quelques mots échangés avec des Taïwanais portaient principalement sur les relations amoureuses ou sexuelles. “Qu’est ce que tu dis pour parler aux filles ?”, “Comment tu crées une bonne conversation ?”, “Est-ce que c’est plus facile pour un étranger de rencontrer des filles ?”, “Combien de filles tu as déjà niqué ?”. Cette curiosité, mêlée à l’envie, n’est pas toujours un bon combo lors de conversations car elle attise jalousie et rancœur. De l’autre côté, chez les foreigners, on n’est pas épargné non plus par le lot de remarques en tout genre. « Elles sont faciles les Taïwanaises hein ?« , « Bha ouais, elles sont plus serrées les Asiats« , « Essaye Skout, c’est le Tinder de Taïwan« . Chacun son camp. 

Autre constatation intéressante, beaucoup de Taïwanais ont peur de transgresser certaines règles de « bienséance », parfois inculquées par la peur. « Il y a pas mal de personnes dans mon entourage qui ne boivent pas beaucoup d’alcool, voire pas du tout. On a peur de ce qui pourrait arriver si l’on boit trop. Genre, faire des accidents de voiture ou se faire agresser. En plus, on devient vite tout rouge« , me confie Fiona qui, elle, ne rechigne pas à boire un ou deux verres de vin lorsque nous mangeons chez moi. Mais, elle est constamment à l’affût du respect des règles. Je me souviens qu’elle m’avait agrippé la mâchoire dans le MRT car j’avais un chewing-gum en bouche. « On ne peut pas manger ici, c’est interdit ! Tu risques des amendes !« , avait-elle répliqué avant de prendre un mouchoir et de me faire cracher. Okay chef ! Mon statut de délinquant niveau 7 en avait pris un grade.

Le dernier jour de travail pointe enfin le bout de son nez. Et ce n’est pas trop tôt. Même si l’ambiance n’est pas encore trop pesante, -l’absence de Dominique y est pour beaucoup-, le côté répétitif commence tout doucement à me lasser. Je reçois alors un message du boss me proposant de reprendre mon poste en décembre pour une durée d’un mois lors d’un prochain événement. Je lui réponds d’emblée : “Okay, mais il faut d’abord avoir une conversation à bâtons rompus sur le travail. J’ai besoin d’éclaircir certaines choses.” “J’allais te le proposer.”, réplique-t-il dans la seconde. Nous fixons alors un rendez-vous quelques jours plus tard afin d’entrevoir la suite de notre collaboration.

Il avait aussi ce truc dont les gens chiant ont le secret : t’appeler au seul moment de la journée où tu dois faire un truc.

Cependant, je suis bien trop curieux pour ne pas demander à Théo ce qu’il s’est véritablement passé avec Dominique, étant donné qu’il a travaillé un an avec lui. Il me promet de m’envoyer un mail pour me raconter toute l’histoire. J’ai du attendre plusieurs mois pour découvrir avec stupéfaction, un récit de 56 pages ! La rancune de Théo n’avait d’égale que sa volonté à rétablir la vérité et à justifier cette rage qu’il avait contenue depuis bien trop longtemps.

520 gaufres pour Taichung préparées par Théo

 

« J’ai rencontré ma copine Taïwanaise en 2014 au Japon, en classe de japonais. Huit mois plus tard, je devais rentrer en Belgique et peu après, elle devait retourner à Taïwan. Après un court séjour de 3 mois début 2016, je reviens « pour de bon » en octobre.« , débute-t-il afin de contextualiser sa situation. « Étant arrivé avec une réserve d’argent limitée, je me devais de trouver un boulot rapidement. J’ai d’abord chercher, à Taoyuan et alentours, dans les cafés et restaurants. C’était là où habitait ma copine et où j’avais résidé toute la durée de mon séjour. J’ai prospecté principalement dans les lieux tenus par des étrangers étant donné mon niveau de chinois inexistant. Cette recherche s’est vite révélée infructueuse. J’ai donc été voir sur Taipei et je suis tombé assez vite et par hasard sur la publication d’un événement avec comme partenaire et participant la marque de Dominique. »

Très rapidement, un entretien téléphonique est effectué et Théo correspond parfaitement aux attentes de notre patron respectif. « Quelques jours plus tard, on est en fin novembre 2016. Après m’avoir montré son stand, expliqué un peu ses ambitions ainsi que me faire goûter sa gaufre (très bonne au demeurant), il m’annonce qu’il ne pourra pas m’employer dans l’immédiat. Mais à partir de janvier 2017, il allait ouvrir (il m’annonçait ça sans trembler des genoux) un point de vente à Taipei Main Station et qu’il me voulait en tant que manager. Il souhaitait un blanc pour faire encore plus authentique. », écrit-il alors que je ne peux m’empêcher de pouffer de rire, me rappelant exactement avoir entendu cette phrase lors de mon propre entretien. Il poursuit : « Séduit et convaincu par ce projet qui sentait très bon -Taipei Main Station quand même-, j’accepte donc sa proposition. » Mais voilà, en décembre, Dominique a déjà besoin de lui. « Il avait obtenu un contrat pour le marché de noël de Taipei 101 et cela impliquait énormément d’heures de travail. Donc du 9 au 28 décembre inclus, j’ai fait 225h sans jours de repos et durant la journée pas de pauses pipi/manger (effectif trop restreint, jamais le temps de souffler). C’était en soi compréhensible car personne n’avait présagé qu’il y ait autant de monde à ce marché. Par la suite, on a su recruter quelques personne pour les derniers jours, mais ça n’a pas allégé ma charge de travail. A tel point que Dominique nous avait promis un bonus sur le salaire qui tomberait mi-janvier. Début janvier je touche mon salaire… décevant par rapport à ce que j’estimais« , déplore Théo.

Théo lors d’une affluence record lors du marché de Noël de 2016

 

Les premiers ennuis arrivent à l’horizon. « Son employé qui se chargeait de faire la pâte des gaufres a démissionné après les marchés. Pour le travail que j’ai fourni, il m’a tout de suite promu à un salaire mensuel de 28.000NT. Arrive la mi-janvier, aucun bonus ne tombe. Début février, toujours rien. Je commence à discuter avec Pauline (qui travaillait également déjà pour Dominique) à propos de ce qu’il nous avait promis. Elle lui envoie donc un message. Il finira par lui expliquer qu’en fait le bonus était déjà inclus dans nos heures supp’, qu’il avait augmenté le taux des heures supp’ et qu’il n’aimait pas discuter de ça par téléphone. Donc la prochaine fois, il faudra lui en parler en face à face. Sauf que, comme tu as pu le constater, on ne le voit quasiment jamais. », me confie-t-il ensuite. « Quelques jours après cette nouvelle, je suis tombé sur un papier en cuisine que j’ai, par pur hasard consulté. Il s’agissait du breakdown de nos payes pour le mois de décembre. Après quelques calculs rapides, je me rend compte qu’on a tous été payés bien moins que ce qu’on aurait dû avoir. Bien que je lui avais envoyé mes heures exactes et les heures supp’ exactes jour par jour, il n’a compté qu’un nombre d’heures arbitraires se basant sur un salaire mensuel. « , enrage Théo, qui j’imagine devait abattre ses doigts avec énervement sur le clavier de son ordinateur. « En somme, il a pris mon nombre d’heures totales et a soustrait le nombre d’heure « normales » dans un mois pour un employé ( soit 23j * 8h/j = 184h ), puis a pris le nombre d’heures restantes et les a considéré comme heures supp’. Ce qui fait qu’au lieu de mes 75h supp’, il ne m’en a compté que 41. Ensuite, ses taux pour payer les heures supp’ étaient plus bas que ce que la loi Taïwanaise exige. La loi dit que c’est +33% pour la 8e et 9e heure par jour et au delà, c’est +66%. Selon les employés, les heures supp’ variaient de +5% à +15% (d’ailleurs Pauline qui avait le même salaire que Max -un autre employé à l’époque-  a eu ses heures supp’ payées à +5% et Max à +10%). », relate-t-il.

Théo a beau faire la remarque à Dominique, ce dernier ne fait que lui promettre une meilleure situation. Il lui enverra ce message : « Bon, t’étais pas encore sensé le savoir et tu le gardes pour toi, mais je comptais t’augmenter en te passant manager pour le shop qu’on ouvrira en juillet à TPE main station… MAIS JE NE VEUX PLUS D’HEURES SUPP’, VOUS VOUS ARRANGEZ, MAIS JE NE VEUX PLUS D’HEURES SUPP‘. » Théo n’y croit pas trop, mais décide d’espérer tout de même un petit peu et se démène avec Pauline et ses collègues de l’époque afin de ne plus avoir d’heures supplémentaires.  Cependant, la pression augmente. Dominique étant très peu présent sur le stand commence à téléphoner à Théo de nombreuses fois par jour. Une habitude qui devient, très rapidement, lassante surtout lorsque je me suis rendu compte que Dominique changeait d’avis comme de chemise. « Faites des gaufres avec des fraises« , « Non, faites en avec des bananes« , « Couper les gaufres en deux » « Ne les couper plus en deux« .

Théo poursuit alors. « Comme on n’en pouvait plus de ses appels à répétition pour demander des conneries ou autres trucs ridicules, voire impossible, à la fin on ne répondait pas forcement à ses coups de fils. Il avait aussi ce truc dont les gens chiants ont le secret: t’appeler au seul moment de la journée où tu dois faire un truc. Genre on n’avait quasi jamais de clients, mais il était professionnel pour appeler au seul moment où tu en avais. Un jour il me téléphone (parce que pour passer un savon, c’est plus simple en français), pour me dire que ça devient n’importe quoi au shop, impossible de nous joindre, soit on est pas là quand on est sensé y être soit « vous ne répondez pas alors qu’il n’y a jamais de clients », etc. Et il finit par me lâcher un petit « C’EST MOI LE PATRON ! » Ce qui m’a fait sourire parce qu’une semaine auparavant, je discutais avec Pauline et lui disait que Dominique était patron uniquement pour pouvoir dire « Ici c’est moi le patron ». » Face à cette analyse, je ne peux que m’incliner car elle conforte également celle que j’avais eu. Dominique aimait beaucoup l’aura que lui conférait son stand, ses produits, mais tout semblait être une couverture en quête de la célébrité, de la gloire, de la reconnaissance. Un peu comme ces jeunes qui font de la télé-réalité et qui veulent être célèbres, mais célèbres pour rien.

La suite est prévisible d’avance, « entre mai et juin on a fait 3 events mais, tous ont été un fiasco (respectivement parce que : affluence trop faible, recette lamentable, mauvais produits). », enchaîne Théo. Lassé, ce dernier décide de s’octroyer un break et de rentrer en Belgique. Il finira par revenir, avec un visa touriste cette fois, pour revoir sa copine et, de nouveau par manque d’argent, se fera alpaguer par Dominique pour… l’European Food Festival. « Au début je voyais cet event comme une aubaine. S’il se passait, au niveau affluence, comme le marché de noël de Taipei 101 en décembre de l’année précédente, alors il n’y aurait pas de soucis à faire des heures supp’ étant donné que beaucoup de sous rentreraient dans les caisses. J’me suis fourré le doigt dans l’œil jusqu’aux couilles », regrette-t-il une nouvelle fois. Et voilà, après cette accumulation durant une année complète, Théo craque et s’engueule avec Dominique. « Il me rétorque que je dois lui être reconnaissant qu’il m’ait embauché à la base et encore plus depuis mon retour à Taiwan parce que j’étais devenu illégal avec mon visa touriste. Il aurait pu me faire un permis de travail en s’associant avec une très grosse boîte et que je dois lui en être reconnaissant plutôt qu’opportuniste à vouloir gratter trop. Je lui dis et reconnais que oui, en effet, peu de monde m’aurait employé dans ces conditions, mais qu’il y a beaucoup de choses qu’il n’aurait pas pu faire sans moi et que donc on s’est « bien trouvés » pour le coup.« 

Ce qui devait arriver, arriva finalement très peu de temps après leur engueulade. « Dominique continuait de faire le planning au jour le jour, parfois envoyé à 1h30 du matin pour le lendemain. Je n’y figure plus. Samedi et dimanche passent sans que j’y sois. Là je sens une « placardisation » en approche. Je décide de lui rédiger un mail un peu salé pour lui dire quelques vérités et lui annonce qu’une fois l’event fini, je démissionne en même temps que Pauline. Suite à ça, tu m’as informé qu’il t’avais appelé pour te dire de ne pas écouter les rumeurs à son sujet alors que je n’en avais parlé à personne pour ne pas foutre la merde justement. »

Théo maîtrisait mieux que personne la recette des gaufres de Liège

 

Théo vexé et surtout lassé des sempiternelles promesses de Dominique décide de se venger à sa façon. « Moi, étant assez remonté par ce qu’il se passait, j’ai décidé de lui piquer les sous qu’on avait à la cuisine. Au total il y avait un petit 7000NT.  J’ai décidé d’effacer le tableau blanc sur lequel j’avais noté les nouvelles quantité d’ingrédients nécessaires pour faire une pâte de gaufre. », conclut-il.

Comment arriver à faire encore confiance à Dominique et envisager de collaborer avec lui ? Néanmoins, pour les mêmes raisons que Théo, je décide de lui accorder encore une chance, probablement par dépit, et de maintenir le rendez-vous que nous avions fixé concernant notre future collaboration.

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