Taiwan

Chapitre 7 : Bienvenue à Cliché Land

Ma relation avec Dominique à la suite du festival de nourriture européenne est quelque peu en dents de scie. Certaines de ses attitudes, réflexions et directives me mettent hors de moi. Je le perçois comme un homme qui délègue sans cesse, mais qui n’est pas capable de prendre son travail à bras le corps. Toute la durée de l’événement, mes collègues et moi-même ne l’auront que trop peu croisé. Trop occupé à prévoir l’ouverture de son restaurant à Taichung, ce dernier a complètement négligé le festival. Cependant, lorsqu’il s’agissait de se plaindre du chiffre d’affaires ou de la mauvaise organisation des responsables du site, alors là, on n’entendait que lui. “Je vais leur faire un procès si ça continue, vous allez voir que tout va s’arranger”. A l’écouter, Dominique avait les poches remplies de poudre de perlimpin (dédicace Emmanuel). Cependant, aucun miracle ne s’est produit et l’événement était un échec cuisant. Autant s’il n’était pas aussi présomptueux, j’aurais compris, mais là c’était l’hôpital qui se foutait de la charité.

Afin de palier à ce raté et surtout d’éviter les soucis que nous avions rencontrés au cours de cette première expérience. Nous décidons, avec mes collègues restants, de prévoir une réunion afin de mettre nos conditions sur la table, particulièrement après les révélations de Théo  Mais voilà, l’équipe du départ était totalement dissoute : Pauline et Théo avaient arrêté, Lucie a soudainement disparu des radars, Pierre, quant à lui, avait été congédié depuis belle lurette même si nous entretenions encore un soupçon de conversation par Line. Il ne me restait plus que deux autres collègues et c’est malheureusement celle avec qui j’avais le moins d’affinités qui a décidé de rester. Mei, 24 ans, assez bruyante, très gamine dans son attitude, les cheveux oranges comme le plumage du phénix et qui ne cesse de raconter sa vie dans les moindres détails. Voilà donc mon second châtiment.

Malgré la rencontre prévue avec Dominique, toutes les revendications que j’avais noté sur ma feuille ont été entendues, mais jamais véritablement écoutées. Parmi les plus importantes, les deux exigences suivantes.
Un véritable contrat de travail avec des heures supplémentaires payées comme l’exige la loi. “Pour les Taïwanais, une parole suffit comme contrat de travail. On n’en fait quasiment jamais ici”, rétorqua Dominique. “Les heures supplémentaires ça dépend surtout du travail que vous fournissez. Rester quatre heures devant un stand vide et finir un peu plus tard, ça ne mérite pas d’être payé plus.” Deuxièmement, une meilleure communication qui informe tout le monde des changements d’horaire, des objets à apporter, de l’inventaire disponible, etc. « Evidemment, je préviendrais tout le monde, comptez-sur moi ! » Bref, une conversation qui n’aura absolument servi à rien et qui m’inquiète particulièrement pour la suite.

Cette fois-ci, nous ne faisons plus partie d’un festival, mais nous sommes un “pop-up store” qui prendra ses quartiers près d’un centre commercial luxueux pendant le mois de décembre. Je savais d’ores et déjà que je pouvais faire une croix sur mon réveillon de Noël. Dominique, voulant économiser de l’argent, n’avait engagé qu’une Taïwanaise en plus pour nous aider au cours des 25 jours d’existence de notre stand de gaufres/frites/chocolats et bières. La nouvelle recrue était Tania, cette petite meuf au style “je suis trop cool”. Elle avait de beaux yeux bleus… dû au reflet de l’écran de son téléphone qu’elle ne lâchait pas une seconde. Un anglais encore moins bon que celui de Mei et aucune réelle conversation, ce qui rendait les journées de travail encore plus longues que prévues. Cependant, la jeune Tania n’a pas fait long feu: très souvent en retard, le visage aspiré par son Instagram, Line et Snapchat. Un combo parfait pour une mise à la porte. Dominique avait gardé Mei pour son côté travailleur (il faut le reconnaître), mais probablement pas pour sa maturité ou son niveau conversationnel. En effet, cette dernière, en admiration totale devant les “foreigners”, “blancs” et le “monde occidental”, envahissait de logorrhées nos conversations. Un ramassis d’analyse de comptoir, d’inepties et de clichés rythmaient nos échanges.

-Tu as déjà travaillé avec des latinos ?
-Pas que je me souvienne, pourquoi ?
-Ça ne te dérangerait pas ?
-Pourquoi ça me dérangerait ?
-Bha, tu sais… Ils sont fainéants. Tout le monde le dit. Mais ça ne m’empêche pas de sortir souvent au M Taipei (une boîte dans laquelle la formule « all you can drink » attire de nombreux fêtards sur des airs…uniquement latinos. Un comble).
-Ha bon ? Et c’est qui tout le monde ?
-Des amis à moi et même quand on regarde dans les films, on voit qu’ils sont fainéants !
-…Ha okay

Tu étais indépendant avant ? Tu gagnais beaucoup d’argent ?! (…)
Ha, tu ne devais pas avoir de copine alors

Mei, peu consciente de mon désintérêt pour ses récits, me déballait toute sa vie, démontrant, une nouvelle fois, la naïveté qu’elle portait fièrement, ainsi de nombreuses autres jeunes filles Taïwanaises, comme une couronne sur sa tête. “J’ai couché avec un blanc et je ne comprends pas. Il a dit qu’il m’aimait et depuis lors, il ne répond plus aux messages. Pourquoi il fait ça ? Je ne comprends pas…” Qu’étais-je censé répondre à cette jeune fille ? Mei avait la fâcheuse tendance de prendre tout au premier degré et ne comprenait pas une once d’humour, d’ironie ou même qu’il existe d’autres conceptions du monde que la sienne. Elle croyait en l’amour au premier regard, notamment avec son petit ami russe puisqu’elle se permettait de faire des conversations Skype pendant les journées de travail. Elle déposait son téléphone contre la caisse enregistreuse et était observée par son petit ami qui passait des heures à la surveiller. Une relation très étrange, particulièrement au vu des récits de fin de soirée dont Mei m’abreuvait sans cesse. Elle était également inséparable de son amie Tara, une quadragénaire qui l’accompagnait lors de ses sorties, et dont la mission principale était probablement de goûter à toutes les queues occidentales qui se trouvaient sur son chemin. Ma première rencontre avec sa pote restera, sans aucun doute, gravée dans les annales…

-Mon amie ne parle pas anglais, mais elle veut savoir si tu veux coucher avec…
-Ha !, répondis-je sur le même ton que Denis Brogniart
-Elle fait ça souvent donc elle le fait bien, m’avait rassuré Mei

Probablement la conversation la plus lunaire que j’aurais eu au cours de mon voyage à Taïwan. Une requête, que j’ai déclinée, étant donné que Tara n’était absolument pas mon style et que son comportement avait de quoi m’inquiéter. J’ai en mémoire une soirée où la donzelle s’était entichée d’un jeune adolescent de 15 ans en lui pétrissant la bouche avec sa langue pendant de longues minutes, provoquant l’inconfort de nombreuses personnes apprenant l’âge de cette dernière.

Chaque journée de travail, Mei me racontait ses péripéties et celles de Tara. Un régal pour les oreilles !

-Tu étais indépendant avant ? Tu gagnais beaucoup d’argent alors ?!
-Bha non, pas tant que ça…
-Ha, tu ne devais pas avoir de copine alors…

Mei avait été élevée dans une conception du monde qui pourrait paraître quelque peu archaïque pour les Occidentaux et avec des codes bien précis. L’homme doit être grand et fort, ramener de l’argent, payer de magnifiques cadeaux, tandis que la femme doit être faible, attentionnée et répondre aux demandes d’affection de son mari.

Il lui arrivait parfois de commenter les messages que nous envoyait notre boss alors qu’elle était complètement bourrée. Mei était le parfait mélange de naïveté asiatique et d’attitude « à l’européenne ». Un combo qui ne fonctionnait pas dans toutes les situations et qui lui aurait sans doute coûté sa place dans n’importe quel autre travail.

 

Malgré ses aventures de jeune fille délurée, Mei avait un rêve aux antipodes de sa personnalité. Elle voulait voyager en Europe pour “découvrir le monde”. Je me souviens l’avoir conseillé, tenté en vain de lui expliquer que ses croyances sur les nationalités n’étaient rien d’autre que des clichés. Elle me questionnait souvent sur les sacs à dos les plus adaptés, sur comment économiser de l’argent, sur son envie d’en apprendre plus sur le monde et de découvrir d’autres cultures. « Vous avez de la chance en Europe, c’est si facile à visiter. Tout est l’un à côté de l’autre. En train, on peut presque aller partout. J’adore Taïwan, mais je rêverais d’aller en France. C’est tellement beau là-bas. Parfois, je me dis que je ne suis pas né au bon endroit« , m’avait-elle avoué au cours d’une journée de travail un peu plus chargée que d’habitude. Elle arrivait parfois à me toucher, par ses rêves, son envie et sa naïveté quelque peu déconcertante. Mais, chasser le naturel et il revient toujours au galop…

-Ha vous aimez les noirs, vous ? Parce que Tara une fois, elle a embrassé un mec dans une boîte et elle voulait le ramener chez lui, tu vois ? Et donc, on sort de la boîte et là elle se rend compte qu’il est trop noir pour elle. Elle lui a dit qu’elle n’aimait pas les noirs et qu’il l’avait trompé car il ne lui avait pas dit. Et tu sais quoi ? Bha, il l’a giflé ! Ils sont violents en plus !

A la fin du mois de décembre, je n’avais plus envie d’adresser la parole à Mei.

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